mardi 22 mars 2016

L’échec de la civilisation

Le 30 juillet 1932, Einstein, le physicien, adresse, à l’invitation de la Société des Nations, une lettre à Freud, le psychanalyste, intitulée Pour un pacifisme militant 1 : il l’interroge sur la possibilité « d’affranchir les hommes de la menace de guerre » et invite « le spécialiste de la volonté et du sentiment humains » à se prononcer sur les « moyens éducatifs » c’est-à-dire « étrangers à la politique » susceptibles « d’écarter les obstacles psychologiques » sur la voie d’une solution à cette menace.

Einstein avance que la mise en place d’une autorité législative et judiciaire supra nationale serait à même de régler les conflits naissant entre Etats. Que l’insuccès au cours des dix années passées - nous sommes en 1932 et les fascismes s’installent progressivement en Europe - d’une telle initiative, en raison, notamment mais principalement de l’inertie des masses, pourtant premières victimes des effets de la guerre, trouverait son explication dans les ressorts psychologiques des individus qui 
« se laissent enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice. »

Il propose alors cette hypothèse : « L‘homme a en lui un besoin de haine et de destruction. En temps ordinaire, cette disposition existe à l’état latent et ne se manifeste qu’en période anormale ; mais elle peut être éveillée avec une certaine facilité et dégénérer en psychose collective. C’est là, semble- t-il, que réside le problème essentiel et le plus secret de cet ensemble de facteurs. Là est le point sur lequel, seul, le grand connaisseur des instincts humains peut apporter la lumière. »

Il précise que par facilité il n’a considéré que la guerre traditionnelle entre Etats alors qu’il convient également d’appliquer sa démonstration aux guerres civiles et aux persécutions des minorités nationales.
Et de conclure : « Existe t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? »

Freud accepte de bonne grâce cet échange épistolaire et lui répond, longuement, dès septembre 1932.
Il commence par rappeler que droit et violence sont antinomiques et que la seconde est cause du premier.
Aux origines, la suprématie physique s’est imposée afin de résoudre les conflits d’intérêts.

C’est vrai dans le règne animal comme dans les sociétés humaines. Qui présentent toutefois le privilège d’y adjoindre le conflit d’opinions.

La suprématie intellectuelle s’imposera avec l’apparition des armes, mais le but restera identique : « L’une des parties aux prises doit être contrainte, par le dommage qu’elle subit et par l’étranglement de ses forces, à abandonner ses revendications ou son opposition » La mort de l’adversaire marquant l’acmé de la violence.

Freud aborde ensuite la thèse qu’il a soutenue dans ses ouvrages précédents et notamment dans Totem et tabou (1913) et Psychologie des masses et analyse du moi (1920) : la condition de la formation d’une masse au service d’intérêts communs n’est rendue possible que par les liens affectifs qui y président. L’histoire de l’humanité poursuit-il, est celle de la succession de conflits : entre villes, pays, tribus, empires…conflits résolus la plupart du temps par la guerre qui aboutit « au pillage, à la soumission complète, à la conquête de l’une des parties. »

La guerre toutefois n’est pas contestable par principe, car elle peut aussi contribuer à instaurer une paix durable sinon éternelle : et de prendre l’exemple des conquêtes romaines apportant la Pax Romana aux pays de la Méditerranée ou encore celui des conquêtes territoriales des Rois de France qui permirent la création d’un vaste ensemble pacifié et florissant. Conquêtes qui furent cependant, comme nous le savons, de trop courte durée.

Après avoir évoqué la situation de son époque et expliqué les raisons de l’échec de la SDN évoqué par Einstein, il reprend l’autre proposition de son illustre interlocuteur : celle de l’existence d’instincts destructeurs et de haine mis au service de l’excitation que provoque la guerre.

Elle vient rejoindre la thèse qu’il défend depuis 1921, conceptualisée dans l’un des ses ouvrages majeurs Au-delà du principe de plaisir, à savoir la cohabitation au sein de la psyché humaine de deux forces qui se livrent un combat sans merci : les pulsions au service de la vie, pulsions érotiques, sexuelles, Eros, terme qu’il emprunte à Platon dans Le Banquet et celles au service de la mort, de la destruction, Thanatos, du nom de la divinité grecque de la mort. Transposition théorique ajoute t-il de l’antagonisme entre l’amour et la haine.

Ces deux pulsions sont nécessaires, précise t-il et leur « liaison » concourt à la préservation de l’existence humaine. De plus, la pulsion de mort, qui fait de nous des « êtres pour la mort » est aussi bien dirigée vers l’intérieur - elle est même pour Freud la condition de la naissance de la conscience - que, pour partie, vers l’extérieur, allégeant ainsi ses effets contre le sujet.

Il serait donc vain de vouloir supprimer le penchant humain à l’agression mais préférable de le canaliser. Et de proposer un programme minimum : « Mieux vaudrait s’efforcer, pour chaque cas particulier, d’affronter le danger avec les moyens qu’on a sous la main. »

Enfin, conclut-il : nous sommes pacifistes parce que nous n’avons pas le choix « organiquement »

Le processus de civilisation - de culture - qui se perpétue depuis des temps immémoriaux a permis de domestiquer des pulsions, et notamment sexuelles, afin de permettre son développement.  Au risque même de mener à l’extinction du genre humain par l’altération de ces mêmes pulsions sexuelles.

Il y a donc une modification psychique qui accompagne le processus culturel et qui implique que des satisfactions ressenties par nos aïeux autrefois nous sont aujourd'hui intolérables.

Et tout comme hier, la pulsion de mort, dans sa dimension extériorisée se déploie dans toute sa puissance. La scène du monde est celle de l’affrontement entre les hommes. Elle est indépendante de toute considération sociale, économique, culturelle, même si elle s’appuie sur une rationalisation toute fictive. Il s’agit encore une fois, comme le formulait Stefan Zweig à l’aube de la tragédie qui allait s’abattre sur l’Europe, de « l’ échec de la civilisation ».

Echec de la civilisation et non choc de civilisations. Lutte éternelle entre Eros et Thanatos, « les deux puissances célestes » : devant la possibilité acquise par l’homme de pourvoir à sa disparition, il convient, nous propose Freud « que l’Eros tente un effort pour s’affirmer contre son adversaire non moins immortel. Sans qu’il soit possible de préjuger du succès et de l’issue 2 »

 1. Alfred Einstein, Sigmund Freud Warum Krieg ? (Pourquoi la guerre ?) 1933, page 15 Diogenes 
 2. Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, 1930 PUF page 107