jeudi 24 septembre 2015

Aleph, beth…





  D.R     
Intervention lors de la journée organisée par L'Association lacanienne internationale en l'honneur de l'écrivain israélien Avraham B. Yehoshua



« Philippe Roth, après avoir refusé d’être étiqueté "romancier juif américain", préférant "romancier américain tout court" s’est demandé, à partir de sa propre expérience de l’existence, "comment faire de la littérature avec les Juifs" ou plutôt, même s’il ne l’a pas formulé ainsi, à partir du Juif qu’il est. »

Il s’agit là d’un extrait du beau livre, Avec Philippe Roth, que Josiane Savigneau, ancienne responsable du supplément littéraire du journal Le Monde, a consacré l’année dernière à l’auteur de Portnoy et son complexe.

Kafka, et je sais l’admiration que vous lui portez, écrit quant à lui, dans une lettre à sa fiancée Félice Bauer : « Les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ; "qui suis-je ? "»
           
Avraham B. Yehoshua, vous avez pour votre part affirmé que le véritable peuple juif est en Israël et    que son identité est israélienne, pas juive : à rebours d’ailleurs de l’évolution de la population israélienne sur la question depuis la guerre de Kippour. 

Vous avez même ajouté que le Juif de diaspora est un Juif "partiel" que vous opposez au juif israélien qui lui serait "total".

Ainsi, dans votre essai Pour une normalité juive vous affirmez que : « L’israélianité n’est jamais comprise comme l’expression la plus complète, la plus totale et la plus accomplie de l’être juif. »
Tout en précisant après le tollé provoqué par ces propos qu’il ne s’agissait nullement d’un jugement de valeur.

Ou encore : que la Diaspora est « la solution névrotique », ce sont vos termes, au conflit entre le religieux et le national qui rongerait le Juif.

Puisque nous sommes samedi matin et qu’à cette heure on procède habituellement dans les synagogues à la lecture de la Thora et à son commentaire, je vais m’autoriser, un petit exercice, je dirais d’ordre midrachique.

Avraham Yehoshua est devenu Avraham Bully Yehoshua par le rajout de ce surnom de votre enfance qui signifie « brave », en référence au caractère courageux des taureaux de combat.
Si l'on prend les initiales de votre prénom composé, cela donne grand A, grand B. Yehoshua.
Prononcés en hébreu on obtient Aleph - pour A - Beth - pour B - Yehoshua.
Aleph Beth Yehoshua donc : et Aleph Beth signifie en hébreu, ni plus ni moins : alphabet.

Vous savez que les psychanalystes qui prennent au sérieux l’enseignement de Jacques Lacan sont sensibles, entre autre, à deux lettres qu’il a promues :

- grand A - initiale du grand Autre, défini notamment comme le lieu du signifiant 
- et petit a - définitivement rattaché dans sa théorie à l’objet éponyme : l’objet petit a, cet objet perdu qui ordonne le sujet dans sa recherche du désir.

Ainsi les lacaniens ont grand A et petit a et vous, vous avez grand A et grand B. Vous ne seriez donc pas tout à fait lacanien !

Mais A B ça fait aussi AB ou AV qui, en hébreu, signifie le père. Tout comme Avraham signifie le père de la multitude.

AB Yehoshua, le père de Yehoshua donc, le père de Josué en français.

Qui est, comme nous le savons, celui qui accompagnera Moïse dans l’ascension du Mont Sinaï pour recevoir les 10 paroles et qui, Moïse mort, conduira, lui, les enfants d’Israël vers Canaan, la terre promise.

Et si on ajoute que Yoshua contient la racine trilitère du verbe sauver, et que Yehoshua contient le nom de Dieu sous la forme de Yahu (Yod Hé Vav)…on a le tournis.

Abraham, le premier des Patriarches, le père, Josué, Dieu qui sauve… quelle généalogie !

Mon intervention n’est pas celle d’un critique littéraire mais d’un psychanalyste. Mais vous n’êtes pas un patient et il ne s’agit pas d’une cure.  « Une psychanalyse, disait Lacan, c’est la cure que l’on demande à un psychanalyste. » Et vous ne m’avez rien demandé. On n’impose pas une psychanalyse.

Vous l’avez vérifié par vous-même puisque vous affirmez lors d’un entretien donné à l’occasion du Salon du livre de 2008 qui mettait à l’honneur Israël et ses écrivains : « C’est une psychanalyse que j’ai proposée au peuple juif, mais il n’en veut pas, il lutte contre moi ! »

Cette phrase ne pouvait manquer de résonner avec celle-ci :

« Signifier à un peuple que ne relève pas de son identité l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de tous ses fils n’est pas quelque chose qu’on entreprendra de bon coeur ou à la légère, à fortiori quand on fait partie soi même du peuple en question. »

Ce sont les premières lignes de l’essai, de « l’étude » pour reprendre les termes de l’auteur, dont il ne fait aucun doute pour moi que vous avez reconnu qu’il s’agissait de Freud et de ce texte Moïse, un égyptien qui inaugure l’un de ses derniers livres, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, écrit au crépuscule de sa vie et alors que la « nuit et le brouillard » allaient s’abattre sur l’Europe :

Peut-être seriez-vous tenté de dire également, comme il aimait à le répéter à ses interlocuteurs : 
« Vous ne m’aimez pas assez pour pouvoir comprendre ce que je veux vous faire entendre. »

Je disais que vous n’êtes - peut-être pas - lacanien. On ne pourra pas, en tout cas, vous reprocher de ne pas être freudien. Bien que vous ayez avancé, je vous cite, que « la conception de Jung qui analyse les archétypes mythiques semble la mieux adaptée à des manipulations intellectuelles de cette espèce et la plus capable de trouver la clé d’un tel débat »

Par « manipulations intellectuelles de cette espèce » vous faites référence à l’application de la psychanalyse aux manifestation historiques collectives. Je me permettrai, puisque l’occasion m’en est donnée, de rappeler cet ouvrage décisif de Freud sur ces questions : Psychologie des foules et analyse du moi.

Les références à la psychanalyse ou à son enseignement émaillent ainsi votre oeuvre. Nous y reviendrons.

En m’intéressant à celle-ci, que je connaissais peu - j’avais lu il y a très longtemps Monsieur Mani,  ça devait correspondre à un mon état subjectif du moment !  dont vous avez dit : « c’est mon oeuvre majeure »,  Mani qui peut être décomposé en hébreu en Ma Ani ? qui signifie : Que suis-je ? -
et j’avais lu également votre essai Pour une normalité juive - en m’intéressant à votre oeuvre donc, il s’agissait pour moi, de repérer éventuellement :

- si les signifiants ou les situations de vos ouvrages pouvaient nous éclairer sur cette question : écrivez-vous à partir du Juif que vous êtes, de l’israélien que vous êtes tout autant, des deux…ou d’ailleurs,
- et si un écrivain inscrit sous le signifiant alphabet, pouvait s’en émanciper ?

On peut distinguer au sein de votre travail :

- Les essais - Israël ; un examen moral en est un, même s’il s’agit de la compilation de 3 textes parus indépendamment et à des époques différentes, Pour une normalité juive en est un autre -

- Les articles nombreux dans la presse,

- Vos interventions publiques,

- Vos romans. 


Je rappelais en commençant, votre affirmation selon laquelle seul un Israélien pouvait être un juif total : à défaut de vous reconnaitre ce qualificatif, car il impliquerait la négation de cette division subjective que la psychanalyse a mise en lumière, je vous propose, en tout cas, de vous qualifier d’écrivain total. Vous n’aurez pas tout perdu !

« Laissons la Bible, laissons les Juifs, laissons Israël : la question qui m’occupe c’est celle du mariage ! » avez-vous tonné.
« La question homme-femme et plus précisément homme-femme mariés est la question la plus sérieuse. » rajoutiez-vous
Ou encore, dans une déclaration à la journaliste Anette Levy-Willard , vous avouez : « Les relations conjugales me fascinent »

Très bien.  Mais, et je vous cite encore. 

A la question : « Si vous étiez en dehors du problème des Palestiniens, en dehors du problème d’Israël, en dehors du problème de l’identité…sur quoi écriveriez-vous ?  Vous répondez : « il y a des Juifs partout »

Laissons la Bible, laissons les Juifs, laissons Israël. Pourquoi pas, A B Yehoshua. Mais le problème, c’est qu’eux ne vous laissent pas ! Vous en parlez tout le temps :
- Des relations entre les Ashkenazes et les Sépharades, comme dans cette épopée magnifique qu’est Un voyage vers l’an mil,

- De celles entre les Juifs et les musulmans, comme dans L’amant,

- De celles entre les Juifs et les chrétiens, moins fréquemment certes, là encore comme dans Un voyage vers l’an mil ou dans Retrospective,

- De la Bible, comme dans Un voyage vers l’an mil et dans Un feu amical, 

- Du conflit israélo-palestinien dans quasiment tous vos romans, etc, etc.

De plus vos livres sont souvent rythmés pas par la temporalité religieuse : shabbat, le repos hebdomadaire ordonné aux Hébreux, ou encore Hanoucca, la fête qui célèbre la victoire, au 2e siècle avant l’ère chrétienne, en Judée occupée par le successeur d’Alexandre le Grand, Antochius 4, des troupes de Juda sur les soldats grecs. Par exemple.

Mais aussi, je vous le concède, et dans tous vos romans, vous évoquez les relations entre les hommes et les femmes et la question essentielle du désir ; Mais aussi l’inconscient et ses formations, notamment les rêves auxquels vous semblez accorder, à juste titre, une grande importance, tout comme Freud pour lequel ils sont « La voie royale qui mène à l’inconscient »; Mais aussi la mort : celle d’un conjoint comme dans L’année aux 5 saisons, ou encore celle, tragique, d’un enfant et de ses conséquences définitives, dans votre bouleversant Un feu amical.

La liste n’est pas exhaustive.

Cette question de la totalité m’est apparue également au fil de mes lectures dans la précision, la minutie pourrais-je dire, que vous apportez à décrire des professions et leur environnement : celui qui aura lu Un feu amical n’aura plus de questions sur la façon dont se construit ou fonctionne un ascenseur. Avec Le responsable des ressources humaines, c’est la boulangerie qui livre tous ses secrets.Et L’amant nous introduit dans le monde des garagistes.
De plus, vos romans sont organisés comme une chaîne : « Il y a toujours, un motif, un protagoniste qui n’a pas été suffisamment traité dans le roman précédent et qui cherche une amélioration de sa situation dans le suivant. » avancez-vous.

Ainsi, me permettrez vous de proposer que si vous pouvez parler de tout ce qui intéresse un sujet, Juif, certes, ou Israélien, c’est parce qu’il ne manque aucune lettre dans l’alphabet, dans l’alephbeth !

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur votre oeuvre mais Choula m’a dit : Serge tu as 10 minutes environ et pas plus.
Et comme j’appartiens à une génération qui écoutait encore à l’école - vous savez que Schule veut dire école en allemand - je vais en rester là.

Merci toutefois Aleph Beth Yehoshua de m’avoir fait passer un bel été en compagnie de vos personnages.

Paris, le 19 septembre 2015

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