vendredi 26 décembre 2014

Pourquoi Freud renonça-t-il à l'hypnose ?

Leçon de Charcot à la Salpêtrière.

J'aurais plutôt tendance à croire que quelqu'un qui cherche par tous les moyens à faire du sujet son objet, sa chose, dans l'hypnotisme, ou qui va chercher un sujet qui devient souple comme un gant, pour lui donner la forme qu'on veut, ou en tirer ce qu'on peut en tirer, c'est tout de même quelqu'un qui est plus poussé par un besoin de domination, d'exercice de sa puissance, que Freud qui, dans cette occasion, paraît finement respectueux de ce qu'on appelle communément aussi bien sous cet angle : la résistance de l'objet ou de la matière.
Jacques Lacan - Leçon du 27 janvier 1954

Dans un récent numéro, l'hebdomadaire Le Point faisait sa couverture sur l’hypnose. Et de titrer : Les nouvelles prouesses de l'hypnose. Les grands hôpitaux l'adoptent. Comment elle soigne dépression, addictions au tabac et à l'alcool, douleurs chroniques, boulimie, anorexie, stress...

Eloge de l’hypnose
En un mot comme en cent, nous aurions donc enfin le remède miracle à - presque - tous nos maux psychiques. Toutefois, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas aussi simples au royaume du sommeil artificiel.

Le premier article du dossier, intitulé Révolution. Cette pratique ancestrale collectionne les succès à l’hôpital,  est consacré à « une histoire hallucinante » : une femme qui ne pouvait pas avoir d'enfant, suivie depuis cinq ans en vain par les « meilleurs spécialistes de la stérilité » décide en dernier recours de consulter un médecin hypnothérapeute. Lors de la première séance, « elle lâche qu'elle n'a plus de rapports sexuels avec son mari » ! Quant à ce dernier, « il s'avoue anéanti par une dépression. »

Après trois séances et une injonction de chasteté : « arrêter toute procédure de FIV pendant trois semaines et chaque soir s’endormir nus l’un à côté de l’autre sans faire l’amour » notre couple connaitra enfin les joies de la « parentalité » : « Plus de nouvelles, jusqu'au jour où le thérapeute voir revenir sa patiente, joyeuse, enceinte… le mari a arrêté les antidépresseurs, retrouvé le moral et changé de travail. Un miracle ? Pas du tout, ce n'est pas un paralysé qui recouvrait la marche ou un aveugle la vue non, L'hypnose a fait sauter des verrous psychologiques et corporels dans ce couple. Comment ? La raison l'ignore. »

L’article se termine ainsi : « Les applications de cet outil sont multiples mais il faut rester mesuré. Sauf exception, c’est une thérapeutique complémentaire, elle ne remplace pas un traitement confirmé…En attente d’une évaluation scientifique plus précise, cette activité n’est pas financée par la collectivité. Une certitude elle fascine. » 

On serait tenté de dire : « Comment peut-il en être autrement ?!! »

Cependant, on vérifiera que les promesses du titre semblent s’éloigner : une femme qui tombe enceinte alors qu’elle ne faisait plus l’amour avec son mari !, des résultats aléatoires et non vérifiables… Le journaliste reconnait que «ce sont les patients de plus en plus nombreux qui en font la demande. »

Un deuxième article, intitulé cette fois « Une plongée dans notre monde intérieur » rapporte les propos du professeur Marie-Elisabeth Faymonville, chef du service d’algologie (spécialité étudiant les douleurs et leurs effets sur l’organisme) - soins palliatifs de Liège. 

On apprend cette fois que « l’hypnose médicale, c’est la capacité d’aider celui qui est demandeur d’activer son don - que chacun d’entre-nous possède plus ou moins développé -…de se mettre sous hypnose »  

L’hypnose, définie comme « un état de conscience modifié… » sera utilisée lors d’une intervention chirurgicale ou dans le cas de douleurs chroniques, le patient étant mis à contribution pour se 
« glisser en hypnose » puis utiliser plus tard cette capacité « et se mettre en autohypnose. » Toutefois, précise le médecin, « ...l’hypnose reste mystérieuse. » Et de conclure : l’hypnose « est une approche clinique en phase dévaluation. Au même titre que d'autres soins complémentaires, il est nécessaire de l'évaluer dans un centre universitaire à travers des protocoles de recherche, afin de savoir si elle peut améliorer le traitement et le bien-être des patients. Il faut évaluer rigoureusement si l’hypnose nous apporte une amélioration par rapport à l'approche classique. Sinon il faut stopper cette pratique… Comme tout traitement, elle n'est pas une cure miracle. »

Las, les précautions des personnes interviewées ne tempèrent pas l’enthousiasme de notre journaliste. D’autant qu’une interview du Professeur Bruno Palissard, directeur d’un unité de l’Inserm qui a évalué l’efficacité thérapeutique de l’hypnose nous apprend que les études menées sont « de faibles qualités » par manque de fonds et que s’il « ressort un signal positif de l’intérêt thérapeutique de l'hypnose contre la douleur en chirurgie et en radiologie interventionnelle… dans d'autres applications, on ne peut rien en dire. »

Un autre article du dossier est consacré, quant à lui, à « Tout ce que l’hypnose médicale aide à guérir. Tout-terrain. Efficace contre la douleur, l’angoisse, les addictions, les stress »

Après avoir indiqué que l’hypnose « est une relation qui se construit entre deux personnes, si bien qu’à un moment donné un processus thérapeutique est mis en place comme pour une psychothérapie. » le journaliste énumère les indications dans lesquelles elle est efficace. 

Nous ne retiendrons que celles afférentes au champ du « psychisme » :
  • le stress post traumatique, 
  • diminuer l’anxiété et la douleur lors de soins entraînant des douleurs aigües,
  • la lutte contre les douleurs neuropathiques, contre les colopathies, le mal de dos, les migraines… sans toutefois « faire de miracle »,
  • les addictions - alcool, cannabis, tabac, 
  • les troubles alimentaires, boulimie ou anorexie.

Et l’article de se conclure sur une mise en garde : L’hypnose « n’est pas indiquée chez les personnes souffrant de trouble de la communication, que la barrière soit celle de la langue ou mentale (sic)…c’est une thérapie à éviter chez des personnes souffrant de troubles psychiatriques, en dehors de troubles anxieux, dépressifs ou phobiques simples pour lesquels elle semble donner de bons résultats et diminuer la consommation de médicaments psychotropes. » 

Le lecteur appréciera la précision nosographique.

Notre compte-rendu serait incomplet si nous n’indiquions pas que ce dossier, dans un bref rappel historique, ne manque pas de nous informer que Freud après avoir été voir Charcot et Bernheim
« importe l’hypnose à Vienne, puis invente la psychanalyse, abandonne l’hypnose, lui fermant la porte pour de longues années. » 
On comprendra qu’il s’agit d’une erreur, voire d’une faute de plus de l’inventeur de la psychanalyse. 

Et Freud y renonça…
Il est vrai que Freud a renoncé à l’hypnose. Mais non sans l’avoir comptée dans un  premier temps au nombre de « son arsenal thérapeutique » qui incluait à ses côtés l’électrothérapie. 

En 1885, Il se rend à Paris comme élève à la Salpêtriere. Il y suit les leçons du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot qui utilise l’hypnose pour lever les symptômes de ses patientes hystériques. 

De retour à Vienne, il délaisse rapidement l’électrothérapie « les succès du traitement électrique auprès des névropathes  étaient - dans le cas où  ils intervenaient - un effet de la suggestion médicale. » au seul profit de l’hypnose : « L'hypnose marchait mieux. En effet, à Paris, j'avais vu qu'on se servait sans aucune réserve de l'hypnose comme d'une méthode propre à créer et à supprimer ensuite des symptômes chez des malades. Puis nous parvint la nouvelle qu’avait été créée à Nancy une école qui utilisait à des fins thérapeutiques la suggestion avec ou sans hypnose, et ce à une grande échelle et avec un succès particulier. Il arriva ainsi tout naturellement que pendant les premières années de mon activité médicale, et compte non tenu des méthodes psychothérapeutiques plutôt occasionnelles et non systématiques, la suggestion hypnotique devint mon principal instrument de travail. » Et Freud d’ajouter : « Le travail avec l'hypnose exerçait un réel effet de séduction. On avait pour la première fois surmonté le sentiment de son impuissance ; la réputation de thaumaturge était très flatteuse. Les déficiences du procédé ne devait m'apparaître que plus tard. »1

Toutefois, ce dernier ne manque déjà pas de le laisser insatisfait : car il est impossible d’hypnotiser tous les patients et d’obtenir le degré d’hypnose souhaité dans chaque cas. 

Il part donc à l’été 1889 se perfectionner à Nancy dans la clinique de Bernheim2, tout en prenant soin d’amener avec lui une patiente hystérique « qu’on avait remis à mes soins, parce qu’on ne savait qu’en faire. » 

Il mettait au compte de son inexpérience en matière de somnambulisme ses échecs thérapeutiques récurrents avec cette dernière. 

Bernheim ne fit toutefois pas mieux, avouant « qu’il n’arrivait à ses grands succès thérapeutiques par la suggestion que dans sa pratique hospitalière, mais pas avec ses patients privés. » 

Quelques années plus tard, Bernheim déclarera qu’il est impossible de distinguer l’hypnose de la suggestibilité et que « la suggestion est née de l'ancien hypnotisme comme la chimie est née de l’alchimie » 

Ainsi, affirme t’il en 1897 : «  Il m'arrive souvent de dire : il n'y a pas d'hypnotisme. On croit que je veux être paradoxal, que je lance une boutade humoristique. Et cependant c'est le fond de mon opinion. Il n'y a pas d'hypnotisme… Tous les phénomènes dits hypnotiques sont susceptibles, je le dis encore, d'être réalisés chez beaucoup de sujets par simple affirmation, à l'état de veille parfaite, en toute conscience; le sommeil provoqué préalable n'est pas du tout nécessaire pour leur production; les phénomènes dit hypnotiques existent donc sans sommeil, c'est-à-dire sans hypnose, si on entend par ce mot sommeil provoqué. J'ajoute : tous les individus très hypnotisables, c'est-à-dire susceptibles d'être mis par sujétion ou braidisme dans une apparence de sommeil profond, tous, sans exception, sont justiciables de la suggestion à l'état de veille, par affirmation. » Et d’ajouter : «  Ce qu’on appelle hypnotisme n’est autre chose que la mise en activité d’une propriété normale du cerveau, la suggestibilité. »3

Quant à Freud, retourné à Vienne et se consacrant à sa clientèle privée il utilisera l’hypnose, en dehors de la suggestion, pour « explorer chez le patient l’histoire de la genèse de son symptôme, que souvent, à l’état de veille, il ne pouvait pas communiquer du tout, ou seulement de manière très imparfaite. »4

Son ouvrage majeur de 1895, Etudes sur l’hystérie, écrit en collaboration avec Joseph Breuer rend compte de leur travail avec des patientes hystériques et la généralisation de la méthode 
« cathartique » mise au point par Breuer : elle consistait, sous hypnose, à faire remémorer la ou les « scènes traumatiques » afin de faire disparaitre le symptôme dont l’origine avait ainsi été mise à jour.

Séparé de Breuer qui n’adhère pas à sa prise en compte de l’étiologie sexuelle des névroses, il va désormais ouvrir le champ de son travail « aux formes de la nervosité en général » et abandonner progressivement l’hypnose : pour la raison majeure que même les « plus beaux résultats obtenus se trouvaient comme brusquement effacés, dès que la relation personnelle au patient se gâtait un peu. » mais également pour mettre hors circuit ou tout du moins isoler « l’élément mystique » à l’oeuvre derrière l’hypnose : Freud entendant par là les manifestations transférentielles dont il fera plus tard le moteur même de la cure analytique. 

En abandonnant l’hypnose, Freud réalise une coupure épistémologique fondamentale, une « conversion éthique radicale » pour reprendre l’expression de Lacan :  le patient, par l’association libre, se révèle comme sujet, non pas sujet de la connaissance mais sujet de l’inconscient. Car ajoute-t'il : « Spéculer de lui comme de « la pure transparence à soi-même de la pensée », c’est justement contre cela que nous nous élevons : c’est une pure illusion que la pensée soit transparente. »5

Ainsi si la psychanalyse s'est révélée comme entreprise de vérité, l’hypnose dans cette voie, ne peut que mieux nous rendormir.


1 Sigmund Freud présenté par lui-même, Connaissance de l’inconscient, Editions Gallimard, Paris 1984, p. 29 

2 Hippolyte Bernheim, 1840-1919. Professeur de médecine et neurologue français connu pour ses travaux sur l’hypnose et la suggestibilité. 

3 Hippolyte Bernheim, L’hypnotisme et la suggestion dans leurs rapports avec la médecine, Imprimerie de A. Crépin-Leblond (Nancy), 1897, p. 9

4 Sigmund Freud présenté par lui-même, Connaissance de l’inconscient, Editions Gallimard, Paris 1984, p. 33

5 Jacques Lacan, Le Transfert, leçon du 21 juin 1961, Séminaire inédit.