mardi 30 septembre 2014

Phobique, vous avez dit phobique ?

Les cliniciens ne manqueront pas d'être intéressés par un nouveau symptôme apparu dans le champ social : la phobie administrative. Après ceux d'islamophobie, d'homophobie, de judéophobie...
Depuis que l'un de nos secrétaires d'Etat a été pris la main dans le sac, le syntagme fait flores.
Et nos plumitifs de se précipiter sur cette maladie qui consisterait à ne pas payer ses impôts, son loyer, à ne pas déclarer l'immatriculation de sa société à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) comme l’exige la loi…Entre autres.

Car on assiste du coup au "coming out" de ceux qui se reconnaissent dans la description détaillée que l'on nous soumet. 

"Le grand quotidien du soir" nous apprend ainsi « qu'on raconte enfin ce qu'on a toujours tu. Les contraventions accumulées au fond de la boîte à gants, les avis de passage du facteur égarés au fond d'une poche, les lettres de la banque jamais ouvertes dans une chemise à élastiques... Cadre dans une entreprise prospère, une pimpante mère de deux adolescents, très en retard dans le règlement de ses impôts, avoue monter tous les soirs ses escaliers le ventre noué, tant elle redoute de trouver sa porte barrée de scellés ou forcée par un huissier. Un éditeur parisien avoue que ce "magma d'enveloppes fermées " qui gît au fond de son appartement commence à le dégoûter : " Je me sens envahi. " " Je n'ouvre mon courrier qu'une fois tous les six mois, pourquoi je le ferais avant ? Je sais ce qu'il y a dedans ", explique de son côté, impassible, un intermittent. Deux fois par an, menacé de radiation par les Assedic, il passe enfin le week-end terré chez lui, " tapisse son salon " de formulaires imprimés et n'en sort que son courrier trié, fier, soulagé. Pas toujours suffisant. Car l'étape fatale est parfois juste celle de l'enveloppe à poster. »

Et comme il se doit en l'occasion, "l'expert" est appelé à la rescousse : « Ces jours derniers, les psychiatres interrogés se sont souvent élevés contre l'expression du député. Impossible de se revendiquer phobique à moins d’être un grand dépressif lourdement traité. (sic)

Pour le professeur Paul Denis, psychiatre et psychanalyste, considéré par ses pairs comme le spécialiste des phobies, "la phobie est une peur irrationnelle, mais aussi le symptôme d'un trouble plus général, la projection d'une angoisse intérieure. On peut être phobique des animaux, de la foule, d'une partie de son corps... Pourquoi pas de la contrainte ?" Dans la prochaine réédition de son livre, il se promet d’ajouter quelques lignes. Et cherche un mot pour ce mal de la rentrée. Pourquoi pas "phorophobie" - du grec phoros ("tribut", "impôt") - pour cette phobie administrative ? En prenant un nom savant, l'angoisse de la paperasse vient de gagner ses lettres de noblesse. »

La psychanalyse s'est très tôt intéressée à la phobie - vient de phobos qui signifie en grec crainte, haine ou peur maladive - qu'elle présente comme une névrose. On se rappellera que Freud délimite trois structures psychiques, qu'il n'y a pas lieu de contester, et qui sont la névrose, la psychose et la perversion.

Dans l’un de ses premiers articles, paru en 1895 sous le titre Les psychonévroses de défense - Die Abwehr Neuropsychosen - sous-titré Essai d'une théorie psychologique de l'hystérie acquise, de nombreuses phobies, obsessions, et de certaines psychoses hallucinatoires, il indique que « l'étude approfondie d'un certain nombre de malades nerveux atteints de phobies et d'obsessions m'a conduit à une tentative d'explication de tous ces symptômes qui m'a permis ensuite de deviner avec succès, dans de nouveaux cas, l'origine de représentations pathologiques de la même espèce. »1

Cette étude lui a ainsi révélé une analogie avec la névrose hystérique : les patients se trouvent confrontés dans leur vie à l’impossibilité de concilier une représentation suscitant un affect pénible avec leur moi. Par exemple, le désir ressenti par une gouvernante pour son patron et qui va décider de chasser de son esprit cette idée qui lui parait inconciliable avec sa fierté.

Ne réussissant pas à « oublier » cette représentation, le moi du sujet se propose de la traiter comme « non arrivée ». Mais devant l’impossibilité d’une telle tâche, il transformera « cette représentation forte en représentation faible » c’est à dire « désaffectée », la somme d’excitation qui lui est attachée étant conduite vers une autre utilisation.

Dans le cas de l’hystérie, « la représentation inconciliable est rendu inoffensive dans le fait que la somme d'excitation est reportée dans le corporel, processus pour lequel je proposerai le nom de conversion. » 2

Dans le cas de la phobie et de l’obsession, il n'y a pas de conversion de l'excitation psychique en innervation somatique : l’affect demeure avec toute son intensité mais s'est déplacé vers une autre représentation, la représentation d'origine - très fréquemment à connotation sexuelle - devenant inconsciente. L'angoisse générée par la première représentation se trouve ainsi libérée et peut se fixer « sur les phobies communes de l'être humain, animaux, orage, obscurité… ou sur des choses dont on ne peut méconnaître qu'elles sont associées d'une certaine façon avec le sexuel: urination, défécation, ou bien souillure et contagion en général. »3

Le processus analytique consistera donc à rendre consciente la représentation refoulée.

Ce qui est essentiel dans le processus mis à jour par Freud, c’est la déconnection totale entre l’objet de la phobie et celui générateur originellement de l’angoisse.

L’analyse et la guérison d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans, celles du petit Hans, confirment cet état de fait. Sa phobie des chevaux ne se comprendra qu’en introduisant la dialectique phallique avec la mère. 4

On comprendra aisément que les théories cognitivo-comportementales qui proposent une « senbilisation » progressive du patient sont sans objet. Ou plus exactement, à côté de l’objet.

Car comme le rappelle Lacan dans la leçon du 21 novembre 1956 de son séminaire intitulé cette année-là La relation d’objet, il ne saurait y avoir une « pure et simple cooptation de l’objet avec une certaine demande du sujet. L’objet a un tout autre rôle, il est, si l’on peut dire, placé sur fond d’angoisse. » 5

Et il poursuit :

« Freud et tous ceux qui ont étudié la phobie avec lui et après lui, ne peuvent manquer de montrer qu'il n'y a aucun rapport direct entre l’objet et la prétendue peur qui colorerait de sa marque fondamentale en le constituant comme tel, comme un objet primitif. (Souligné par moi) Il y a au contraire une distance considérable entre la peur dont il s’agit, et qui peut bien être dans certains cas une peur primitive , et ne pas l’être dans d’autres, et l'objet qui est très essentiellement constitué, pour, cette peur, la tenir à distance. L’objet enferme le sujet dans un certain cercle, un rempart, à l’intérieur duquel celui-ci se met à l'abri de ses peurs. L'objet est essentiellement lié à l'issue d'un signal d'alarme. Il est avant tout un poste avancé contre une peur instituée. La peur donne à l’objet son rôle à un moment déterminé d'une certaine crise du sujet, qui n'est pas pour autant typique, ni évolutive. » 6

Quant à la prolifération des phobies telle qu’une certaine nosographie veut bien nous les présenter, il convient d’opposer une distinction clinique fine entre phobie, idées obsédantes - également appelées obsessions - et angoisse qui est elle à situer du côté du désir : le désir et l’angoisse ayant la même structure.

Enfin, comme toujours, les conjectures et diagnostics dans lesquels se perdent nos « spécialistes » sont invalidés par la grande leçon de la psychanalyse : on ne sait rien d’un(e) patient (e) sauf à ce qu’il (elle) vienne vous parler.



Sigmund Freud, Les psychonévroses de défense in Névrose, Psychose et perversion, PUF, Paris, 1981, page 1
2 Ibid. page 4
3 Ibid. page 9
4 Sigmund Freud, Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1975, page 94
5 Jacques Lacan, Le Séminaire, La relation d’objet, Seuil, Paris, 1994, page 22
6 Ibid. page 22

lundi 22 septembre 2014

L’inquiétante étrangeté des neurosciences


As a stranger then give it welcome. There are more things in heaven and earth, Horatio, than can be dreamt of in your philosophy. 
Hamlet I, V. Shakespeare


Aussi comme à un étranger, fais lui bon accueil. Il y a plus de choses au ciel et sur terre Horatio que ne peux en rêver votre philosophie. 

Dans la rubrique Sciences de son édition du 13 septembre 2012, Le Monde publiait un article intitulé : "Déjà vu": Quand le présent est un souvenir, rapportant le cas de trois personnes ayant été confrontées à ce sentiment de « déjà-vu », l’un considéré comme « normal » et les deux autres qualifiés de « déjà vu épileptiques ».

Philipe, 23 ans, débarquant à Londres pour assister aux J.O d’été en juillet dernier « a soudain l'impression d'avoir déjà vu cette jolie volontaire qui lui demande de prendre à droite vers les sites de compétition. Il a également le sentiment de connaître ce gaillard, assis sur une grande chaise d'arbitre, qui s'adresse à la foule avec un mégaphone. Il est gagné par l'impression de savoir à l'avance ce que ce type va lancer au passage de son petit groupe particulièrement bruyant : "Ce n'est pas l'heure de prendre une tasse de thé ! On continue tout droit. On ne crée pas de bouchons. Hé, salut les Français !" Stupéfait, il a le sentiment d'avoir déjà vécu toute la scène, mais il sait bien que c'est impossible. » Et le journaliste de préciser que Philippe était « fatigué par un job d'été qui l'a accaparé jusqu'à la dernière minute, anxieux à l'idée de ne pouvoir assister à certaines épreuves dès son arrivée… » et que « ce "déjà-vu" dit normal, qui se produit le plus souvent chez le jeune adulte, plus rarement après 40 ans, est favorisé par la fatigue et le stress. »


Second cas : cette fois-ci, le « patient souffre d’épilepsie du lobe temporal et les troubles ont débuté en juin dernier : « Chez ce pompier de 42 ans, tout commence par une dépression liée à de sérieux différends avec sa hiérarchie et qui lui valent une mise à pied. Sur ce fond dépressif qui dure depuis le début de l'année viennent se greffer depuis cinq mois des épisodes de déjà-vu à répétition. D'une durée d'une minute trente à deux minutes, bien supérieure à celle d'un déjà-vu normal, ils sont particulièrement désagréables car ils s'accompagnent d'angoisse qui laisse place à une sensation de "dépersonnalisation", un sentiment d'irréalité et d'étrangeté par rapport à son propre corps. »

Une IRM « révèle une anomalie de l'hippocampe droit associée à une malformation majeure d'une région adjacente, le cortex entorhinal, une structure située sur la face interne du lobe temporal. Le traitement antidépresseur est interrompu et remplacé par un traitement antiépileptique qui soulage très rapidement le patient. »

Le troisième cas concerne un ancien militaire parachutiste, paralysé d'un côté et dépressif. « Son épisode de déjà-vu survient alors qu'il roule en voiture, extrêmement contrarié à la suite d'une grave dispute avec son épouse, raconte le docteur Cretin, médecin du département de neurologie des hôpitaux universitaires de Strasbourg. Il est pris d'une sensation de déjà-vu qui va se poursuivre par une réminiscence, rappel d'un souvenir ancien sous la forme d'une hallucination visuelle. Il va vivre une scène qu'il avait déjà vécue lorsqu'il était jeune militaire. Lors de ce flash-back, il a l'impression d'être à bord d'un avion qu'il pilote et que sa voiture va décoller. C'est une sensation qu'il décrit comme quasi orgasmique, jusqu'à ce que la réalité s'impose à lui, la voiture quittant la route et se retrouvant dans un champ. L'IRM cérébrale montrera, là aussi, l'existence d'une anomalie morphologique du cortex entorhinal. Comme dans le cas précédent, le diagnostic est celui d'une épilepsie du lobe temporal médian…Mis sous traitement antiépileptique, Fabien ira jusqu'à exprimer "un certain regret de ne plus pouvoir éprouver un tel déjà-vu". »

Le journaliste poursuit en précisant que « depuis les années 1990, grâce aux outils modernes des neurosciences » le « déjà-vu » fait l’objet de recherches auxquelles se consacrent un petit nombre de chercheurs et cliniciens en neuropsychologie, épileptologie, électrophysiologie, neurophysiologie clinique et imagerie cérébrale. La première conférence scientifique entièrement consacrée au phénomène les a réunis récemment à Marseille et il y a été indiqué qu’ « …il est ainsi possible d'étudier les mécanismes qui sous-tendent le déjà-vu chez les patients qui font des crises d'épilepsie du lobe temporal déclenchées par une "zone épileptogène" du lobe temporal médian. Ces crises sont responsables, chez 20 % de ces patients, de la survenue d'un déjà-vu lors de la phase initiale de la crise. » Et que « l'épilepsie du lobe temporal médian peut être traitée par chirurgie, la zone épileptogène nécessitant d'être identifiée lors d'un bilan préchirurgical au cours duquel on stimule les structures du cerveau suspectées au vu des signes cliniques, de l'électroencéphalogramme et de l'IRM. Ces stimulations intracérébrales peuvent elles-mêmes parfois induire un déjà-vu chez des patients qui n'en font pas spontanément pendant leurs crises. » D’ailleurs « "la stimulation des cortex rhinaux induit un déjà-vu dans près de 15 % des cas, alors que la stimulation de l'hippocampe ou de l'amygdale ne le provoque que dans environ 5 % des cas, indique le professeur Patrick Chauvel (Inserm, université d'Aix-Marseille). Nous en avions conclu que le déjà-vu était associé à une dysfonction des cortex rhinaux, structures spécifiquement impliquées dans le processus de familiarité, qui permet de savoir qu'on a vu précédemment un visage, une image…»

Mais, last but not least, « nos plus récents résultats, publiés par le professeur Fabrice Bartolomei, en mars, dans Clinical Neurophysiology, montrent que cette hypothèse, simpliste, était incomplète. »

Car, comme on n’arrête pas le progrès, des investigations plus poussées ont été menées et « lors d'explorations électrophysiologiques avec des électrodes introduites, sous anesthésie, en profondeur dans le cerveau de patients épileptiques, ces chercheurs ont analysé, après réveil du patient, l'activité des structures du lobe temporal médian lors de stimulations du cortex rhinal, qui se situe sous l'hippocampe. Le déjà-vu, lorsqu'il survient par stimulation, "résulte en fait d'interactions complexes entre les cortex rhinaux et l'hippocampe" comme le résume Emmanuel Barbeau, neuropsychologue (Centre de recherche cerveau et cognition, CNRS, université de Toulouse) » Qui ajoute que « ce réseau fonctionne dans une certaine bande de fréquence, appelée bande thêta, qui correspond à un rythme de l'EEG témoignant de la mise en jeu d'un processus de rappel d'informations liées à un événement passé (recollection). »

Le coup de grâce enfin ! : une étude tchèque, parue en mars dernier, « a cherché à déterminer, en utilisant l'IRM cérébrale anatomique en 3D, si des différences morphologiques existaient chez des individus d'un âge moyen de 25 ans (ne présentant pas de trouble neurologique ou psychiatrique) entre ceux présentant des sensations de déjà-vu (87 sujets) et ceux n'en ayant jamais éprouvé (26 sujets). L'analyse révèle l'existence d'une réduction significative du volume de substance grise (cortex) chez les sujets ayant des expériences de déjà-vu. Les anomalies structurales les plus notables concernent notamment l'hippocampe et les cortex entorhinal et périrhinal, structures du lobe temporal médian qui jouent un rôle majeur dans le déjà-vu induit par stimulation chez le patient épileptique. "Dans ces régions, le volume de matière grise est inversement corrélé à la fréquence du déjà-vu chez ces sujets normaux. Il est particulièrement réduit chez ceux qui font des déjà-vu le plus souvent" ».

Au-delà d’une interrogation légitime sur la validité des chiffres avancés au regard de la très faible représentativité tant des résultats que des échantillons, sur l’efficace des antiépileptiques qui feraient cesser les impressions de déjà-vu dit épileptique - tout en sachant que l’interruption du traitement signe leur reprise, nous ne pouvons que mettre en perspective un article paru…en 1919, sous la plume de Sigmund Freud, sous le titre allemand de Das Unheimliche, traduit en français par L’inquiétante étrangeté.

Dans ce texte Freud s’intéresse au concept d’Unheimliche, qui coïncide souvent avec « ce qui provoque l’angoisse » toutefois sans s’y réduire. Un rapide parcours de langues étrangères témoigne de l’absence de mot « désignant cette nuance particulière de l’effrayant. » En revanche, une recherche lexicologique dans la langue allemande se révèle particulièrement féconde. On apprend ainsi que heimlich, qui vient de heim que l’on retrouve dans daheim : à la maison, (équivalent de l’anglais at home), dans verheimlichen : passer sous silence ou encore dans Heimat : le pays natal, la terre-mère…renvoie à ce qui est familier, intime, apprivoisé, confidentiel, pas étranger, qui rappelle le foyer. Mais aussi dans une seconde acception, à ce qui est secret, clandestin, sournois, occulte coïncidant donc avec son contraire unheimlich - le préfixe un en allemand étant privatif -

Et Freud de conclure : « Ainsi heimlich est un mot dont le sens se développe vers une ambivalence jusqu’à ce qu’enfin il se rencontre avec son contraire unheimlich. Unheimlich est, d’une manière quelconque, un genre de heimlich. » Parmi les situations susceptibles d’éveiller avec force ce sentiment d’inquiétante étrangeté, Freud, citant le psychiatre allemand Ernest Jentsch, auteur en 1906 du livre sur lequel il s’appuie Zur Psychologie des Unheimlichen (De la psychologie de l’inquiétante étrangeté), évoque les cas notamment « où l’on doute qu’un être en apparence animé ne soit vivant et, inversement qu’un objet sans vie ne soit en quelque sorte animé » comme la littérature les privilégie – E.T.A. Hoffmann, Shakespeare… - mais aussi tout ce qui touche au thème du double dans toutes ses nuances ou encore ce qui ressortit à la toute-puissance des pensées, issue de l’animisme. Ou encore toutes les situations de répétition involontaire de l’identique, que Freud lie à l’automatisme de répétition, organisateur de l’inconscient psychique, « qui émane des pulsions instinctives…et - qui est - assez fort pour s’affirmer par delà le principe du plaisir. Nous sommes préparés…à ce que soit ressenti comme étrangement inquiétant tout ce qui peut nous rappeler cet automatisme de répétition résidant en nous-mêmes.» Puis de rappeler l’un des fondements de la théorie psychanalytique freudienne, le refoulement et son retour, à savoir que « si tout affect d’une émotion de quelque nature qu’il soit, est transformé en angoisse par le refoulement… » il est des cas où « …l’angoissant est quelque chose de refoulé qui se montre à nouveau. Cette sorte d’angoisse serait justement l’ Unheimliche… » Citant le philosophe Schelling (1775-1854) qui affirme qu’ « On appelle « unheimlich » tout ce qui devrait rester secret, caché et qui se manifeste. », Freud conclut : « La relation au refoulement éclaire aussi pour nous la définition de Schelling. »

On notera avec intérêt que les signifiants freudiens sont ceux-là même que nous retrouvons dans l’article cité : le déjà-vu bien sûr qui concerne les trois patients, mais également l’angoisse, la sensation de dépersonnalisation ; le sentiment d’irréalité et d’étrangeté par rapport à son corps qui affectent Maurice le pompier ; ou encore la sensation de déjà vu qui se complète d’une hallucination visuelle, sensation « quasi orgasmique » chez Fabien, l’ancien parachutiste.

Un autre texte de Freud, plus tardif, écrit deux avant sa mort sous la forme d’une lettre adressée à Romain Rolland pour son 70e anniversaire, vient conforter cette thèse. Après avoir rappelé qu’il a consacré sa vie « à étudier certains phénomènes psychiques inhabituels, anormaux, pathologiques… » et « …à les rapporter aux forces psychiques qui sont à l’oeuvre derrière… » Freud relate un événement datant de 1904 pour lequel il mit très longtemps à trouver une explication.

En voyage de vacances avec son frère cadet à Athènes et alors qu’ils sont sur l’Acropole, une étrange idée lui vient à l’esprit : « Ainsi tout cela existe vraiment comme nous l’avons appris à l’école ! »
Plus précisément ajoute t’il, un dédoublement de sa personnalité se manifeste : une personne qui est convoquée à faire comme si la réalité de l’Acropole était indubitable alors même que son existence lui paraissait incertaine et une deuxième personne qui s’étonne que l’existence de cette même Acropole put faire l’objet du moindre doute. Et Freud d’avancer : « …toute cette situation apparemment confuse…se résout d’un coup si on admet que, sur l’Acropole, j’ai eu ou aurais pu avoir un instant ce sentiment : ce que je vois là n’est pas réel. On appelle cela un sentiment d’étrangeté…Très fréquents dans certaines affections psychiques, ces sentiments d’étrangeté ne sont pourtant pas inconnus de l’homme normal, ils jouent le rôle des hallucinations accidentelles chez les gens sains…On les observe sous deux formes : ou bien une partie de la réalité nous apparaît comme étrangère, ou bien c’est une partie de notre propre Moi. Dans ce dernier cas on parle de
« dépersonnalisation » ; sentiments d’étrangeté et dépersonnalisation font partie de la même catégorie. On peut voir leurs pendants positifs dans d’autres phénomènes, ceux qu’on appelle fausse reconnaissance, déjà vu, déjà raconté, illusions dans lesquelles nous voulons accepter quelque chose comme faisant partie de notre Moi, de la même façon que dans le sentiment d’étrangeté nous nous efforçons d’exclure quelque chose de nous-mêmes. »

L’interprétation que donne Freud de son trouble renvoie à la dimension œdipienne : voir l’Acropole était dans sa jeunesse impensable en raison de la pauvreté de ses conditions de vie. Il désirait voyager pour « …échapper à l’atmosphère familiale… J’avais depuis longtemps démêlé qu’une bonne part de mon envie de voyager tenait à ce désir d’une vie libre, autrement dit à mon mécontentement au sein de ma famille. » La réalisation de ce fantasme de jeunesse ne pouvait donc que susciter l’étonnement mais aussi la culpabilité : celle d’avoir réussi, d’être allé plus loin que le père autrefois critiqué et méprisé.

Lacan abordera également à plusieurs reprises cette question du déjà-vu dans son enseignement.
Dans le séminaire Les écrits techniques de Freud, c’est à l’occasion de son commentaire du texte de Freud sur l’analyse de l’homme -aux -loups : l’hallucination par ce dernier de ce doigt coupé si profondément qu’il ne teindrait plus que par un petit bout de peau, affirme t’il, est un phénomène psychotique ; tout en précisant qu’ « il n'est pas du tout psychotique au moment où il a cette hallucination - il pourra être psychotique plus tard, mais pas au moment où il a ce vécu… »

Et comme tel, il est à comprendre comme une Verwerfung, une forclusion de ce qui pour lui n’a pas existé, « ce quelque chose qui fait que le plan génital à proprement parler a été pour lui littéralement toujours comme s'il n'existait pas », c’est-à-dire la castration, et qui fait retour dans le réel : ce qui n’a pas été reconnu symboliquement fait irruption dans la conscience sous la forme du vu précise Lacan. Et il ajoute : « Si vous approfondissez suffisamment cette polarisation particulière, il vous apparaîtra beaucoup plus facile d'aborder ce phénomène ambigu qui s'appelle le déjà-vu, et qui se situe entre ces deux modes de relations, le reconnu et le vu. Avec le déjà-vu, quelque chose dans le monde extérieur se trouve porté à la limite et surgit avec une présignification spéciale. L'illusion rétrospective reporte ce perçu doté d'une qualité originale dans le domaine du déjà-vu. Freud ne nous parle de rien d’autre quand il nous dit que toute épreuve du monde extérieur se réfère implicitement à quelque chose qui a déjà été perçu dans le passé. »

Ainsi, s’il y a phénomène de déjà-vu, mais on pourrait tout aussi bien dire de déjà-percu, c’est parce qu’effectivement, et pour toute épreuve du monde, comme l’affirme Freud, il n’y a de perçu qui ne fasse référence à un perçu antérieur. Le percu actuel étant de l’ordre de l’imaginaire, « de l’image modèle de la forme orginelle et non du reconnu symbolisé et verbalisé. », de la réminiscence et non de la remémoration.

Dans le séminaire de l’année suivante, il précise : « Le déjà-vu, le déjà-reconnu, le déjà-éprouvé, entrent bien des fois en conflit avec les certitudes qui se dégagent de la remémoration et de l'histoire. Certains voient dans les phénomènes de la dépersonnalisation des signes prémonitoires de désintégration, alors qu'il n'est nullement nécessaire d'être prédisposé à la psychose pour avoir mille fois éprouvé des sentiments semblables, dont le ressort est dans la relation du symbolique à l'imaginaire. »


En 1964, il revient encore sur cette question : « Le heimlich de Freud - et c'est pour cela qu'il est en même temps l'unheimlich - c'est cela que cette chose, ce lieu, cette place secrète où vous, qui vous promenez dans les rues, dans cette réalité singulière, si singulière que sont les rues que c'est là-dessus que je m'arrêterai la prochaine fois pour en repartir, pourquoi est-il nécessaire de donner aux rues des noms propres ? Vous vous promenez donc dans les rues et vous allez de rue en rue, de place en place, mais un jour il arrive que, sans savoir pourquoi, vous franchissez, invisible à vous-même, je ne sais quelle limite, et vous tombez sur une place où vous n'aviez jamais été et que... où pourtant... où vous reconnaissez comme étant celle-là, de place, où il vous souvient d'avoir été depuis toujours et d'être retourné cent fois, vous vous en souvenez maintenant. Elle était là, dans votre mémoire, comme une sorte d'îlot à part, quelque chose de non repéré et qui, soudain, là, pour vous se rassemble. Cette place, qui n'a pas de nom mais qui se distingue par l'étrangeté de son décor, par ce que Freud pointe justement si bien, justement, de l'ambiguïté qui fait que, heimlich ou unheimlich, voilà un de ces mots où, dans sa propre négation, nous touchons du doigt la continuité, l'identité de son endroit à son envers, cette place qui est à proprement parler l'autre scène parce que c'est celle où vous voyez la réalité - sans doute vous le savez - naître à cette place comme un décor. Et vous savez que ce n'est pas ce qui est de l'autre côté du décor qui est la vérité et que si vous êtes là, devant la scène, c'est vous qui êtes à l'envers du décor et qui touchez quelque chose qui va plus loin dans la relation de la réalité à tout ce qui l'enveloppe. »

« Il n’y a pas de prise plus totale de la réalité humaine que celle qui est faite par l’expérience freudienne » affirmait Lacan en 1953. A ce titre, elle a toute légitimité pour interpréter les manifestations psychiques, au rang desquelles, comme nous venons de le voir, s’inscrit le déjà-vu. Et rappeler que l’être parlant, c’est-à-dire celui qui est pris dans les lois du langage, n’est pas réductible à un simple organisme vivant.

Plus d’un siècle après sa découverte, la psychanalyse, tout comme nous y exhorte Hamlet, continue à faire bon accueil à “l’étrangeté”. Et refuse de se précipiter sur le bistouri.






vendredi 19 septembre 2014

Fonction de la lettre et du signifiant dans l’herméneutique juive ou Le dieu des Juifs est-il lacanien ?


Le Talmud, L'édition Steinsaltz - Traité Makot


Intervention de Serge Zagdanski  au séminaire de Claude Landman, Fonction de la lettre et du signifiant en psychanalyse - Association lacanienne internationale - Avril 2014


« La vraie question n’attend pas de réponse. S’il y a réponse celle-ci n’apaise pas la réponse. Et même si elle y met fin, elle ne met pas fin à l’attente qui est la question de la question. Toute réponse doit reprendre en elle l’essence de la question, question qui n’est pas éteinte par qui y répond. »

Cette citation extraite du livre de Maurice Blanchot, L’entretien infini, (Gallimard) si elle m’apparaît comme paradigmatique de ce dont il va s’agir ce soir, introduit toutefois également une autre question : suis-je fondé à interroger la tradition juive, moins tradition du livre que tradition de l’interprétation et du commentaire du livre, dans sa relation à la psychanalyse ?

Je le pense et à plusieurs titres :

Parce que l’herméneutique juive, qui forme l’essentiel de la pensée hébraïque, me semble avoir produit une nouvelle raison au sens où Lacan l’entend dans L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud. Pour le Midrach, « l’hypothèse de base est que le texte met toujours en jeu une plurivocité de significations. Qui s’oppose on le voit à une lecture « grecque » : Aristote par exemple dans son Traité de l’interprétation dans l’Organon construit une logique de propositions fondée sur une axiomatique de l’universalité du sens, sur l’impossibilité de vouloir dire deux choses à la fois. » rappelle Marc-Alain Ouaknin,

Parce que le monothéisme juif n’est pas une religion mais une transmission, sens étymologique du terme tradition : transmission d’un texte et d’un « désir interprétatif » afférent. Et nous verrons que les Juifs lisent leur texte comme les analystes lisent celui de leurs patients.

Lacan, d’ailleurs, parlant du catholicisme, le précisera comme étant « la vraie religion » ce qui à mon sens implique qu’il n’y en aurait pas une autre. En tout cas pas le judaïsme.

Et parce que Freud et Lacan nous y encouragent. J’ai choisi à cet effet quelques passages, il y en a bien d’autres, qui jalonnent une proximité et une confrontation avec cette tradition jamais démenties.

Je vais commencer par rappeler quelques fondamentaux :

Pour la théologie juive, deux lois furent données à Moïse sur le Mont Sinaï :

. Une loi qui écrite, formant ce que l’on appelle le Tanakh (acronyme de Thora (loi), encore appelée Pentateuque, Néviim (Les prophètes) et Kétouvim (Les hagiographes) : c’est la Bible
La Thora : Berechit (Le commencement, en-tête), Chemot (Les noms, l’exode), Le Lévitique (Vayiqra, il appela), Les Nombres (Bamidbar Dans le désert), Le Deutéronome (Dévarim Les paroles)

. Une loi orale, qui est en fait une reformulation d’une loi pré orale, déjà observée par les premiers patriarches, en vue de sa transmission.

Cette loi orale a cinq objectifs, qui ne sont pas sans nous intéresser :
  1. Un objectif phonétique : l’hébreu est une langue consonantique, sans voyelles sous forme de lettres. Un même mot peut donc se lire de plusieurs façons selon sa vocalisation et donc adopter des sens différents. Par exemple, le racine BKR (Beit, Kouf, Rech) peut donner BoKeR qui signifie le matin ou BaKaR qui signifie le gros bétail, 
  2. Un objectif orthographique : si l’hébreu ne possède pas de voyelles, certaines consonnes aident toutefois à la lecture (matres lectionis) : aleph, hé, vav, youd. Elles peuvent être absentes ou présentes. La loi orale se doit de transmettre ces précisions orthographiques de grande importance,
  3. Un objectif syntaxique : en effet, le texte biblique n’est pas ponctué. On ne sait ni où commence ni où finit la phrase. La loi orale doit l’expliciter pour favoriser la transmission. 
  4. Un objectif méthodologique : selon la tradition, les règles de l’interprétation ont également été remises à Moïse, puis transmises oralement de génération en génération jusqu’à ce qu’elles parviennent aux sages du Talmud qui vont les systématiser. 
Ainsi, comme le précise Marc-Alain Ouaknin : « De la révélation à la loi écrite, les Sages possèdent un outil méthodologique authentique, leur permettant d’aller au-delà du texte écrit, « au-delà du verset » selon la formulation d’Emmanuel Levinas. La loi comporte dans sa révélation les ressources de son propre développement. Le texte est écrit de telle manière qu’il implique la nécessité d’être interprété, déployé. »

    5. Enfin, un objectif sémantique car, le texte devenu désormais lisible, le sens parfois technique des mots employés par Moïse nécessite une explication. 

Ainsi, peut-on avancer que l’herméneutique juive est à comprendre comme une linguistique.

Après le destruction du Temple et l’exil des Juifs de Palestine, cette loi va être progressivement retranscrite pour former le Talmud qui sera mis en forme sur sept siècles environ, du IIe siècle avant notre ère jusqu’au milieu du VIe.

Le Talmud

Il se compose de deux parties :
La Michna (Répétition) qui est le texte proprement dit et la Guémara qui en est son commentaire.

La Michna est un recueil de lois traditionnelles et de décisions embrassant l’ensemble de la législation civile civiles et religieuse.  Ce code auquel ont travaillé plusieurs générations de Maîtres appelés Tanaïm, fut définitivement rédigé vers la fin du IIe siècle par Rabbi Yéhouda Hanassi.
Il se compose de 6 ordres (Sédarim) qui se divisent à leur tour en 63 traités (Massékhet) puis en 524 chapitres (Pérek), et enfin en alinéas (Michna également)

Les six ordres (Chicha Sédré) qui ont donné l’acronyme Shas sont articulés autour de 6 thèmes

La terre : ordre intitulé Zéraïm ( littéralement Les semences)
Le temps : ordre intitulé Moëd (littéralement Temps des rendez-vous)
Le féminin : ordre intitulé Nachim ( littéralement des femmes)
La société : ordre intitulé Nézikin ( littéralement des dommages)
Le sacré : ordre intitulé Quodachim (littéralement des sacrifices)
La mort : ordre intitulé Taharot (littéralement des choses pures)

Sa langue est l’hébreu.
Un certain nombre de décisions des Docteurs n’ont pas été incorporées par Rabbi Yehouda Hanassi.
La plupart de ces décisions jugées moins importantes ou faisant double emploi ont été recueillies plus tard sous le nom de Braïtot (qui sont à l’extérieur) organisées comme la Michna.

L’ensemble de ces Braïtot constitue les Tossaftot (compléments) réunies dans un livre appelé Tosséfta.

La Guémara (Gamar = achevé) est un commentaire perpétuel qui suit la Michna dans toutes ses divisions et subdivisions.

On distingue deux commentaires différents pour le même texte de la Michna :
Le premier élaboré par les Maîtres des écoles situées en terre d’Israël qui constituera la Guémara de Jérusalem : on parlera de Talmud de Jérusalem.

Le second, fruit des recherches des maîtres des écoles situées en Babylonie qui formera la Guémara de Babylonie, postérieure à celle de Jérusalem. On parlera de Talmud de Babylone.

Voici une définition donnée par Arsène Darmesteter (1846-1888), philologue juif réputé de la fin du XIXe siècle, auteur avec Adolph Hartzfeld, professeur protestant du Dictionnaire général de la langue française du commencement du XVIIe siècle jusqu’à nos jours, paru en 1889, d’un cours de grammaire historique de la langue française paru en 1894 et d’un article paru en 1888, Le Talmud :

« Pénétrons plus avant dans la Ghemara et étudions en les divers caractères. Ce qui nous frappe d’abord c’est l’étendue du commentaire comparée à celle du texte. Il est telle Michna de cinq ou six lignes qui a 20 ou 30 feuillets d explications. Mais dans ce développement prolixe, Il ne faut pas s’attendre à trouver l’ordre lucide d’une magistrale exposition… la Ghemarra nous offre le plus souvent l’apparence d’une mer infinie de discussions, digressions, récits légendes, où la Michna qui attend son explication se trouve totalement noyée. En lisant ces pages…on croit assister au déroulement d’une immense rêverie qui ne connaitrait d’autres lois que celle de l’association des idées »


Cette citation ne peut manquer d’évoquer en écho ce commentaire de Freud que l’on trouve dans le chapitre VI de la Traumdeutung (L'interprétation des rêves, traduction en français par I. Meyerson PUF) consacré au travail du rêve. Evoquant le travail de condensation, il avance :

« Quand on compare le contenu du rêve et les pensées du rêve, on s’aperçoit tout d’abord qu’il y a eu là un énorme travail de condensation. Le rêve est bref, pauvre, laconique, comparé à l’ampleur et à la richesse des pensées du rêve. Écrit, le rêve couvre à peine une demie page ; l’analyse, où sont indiquées ses pensées, sera 6, 8, 12 fois plus étendue. Le rapport peut varier avec les rêves, mais ainsi que j’ai pu m’en rendre compte, il ne s’inverse jamais. »

J’y reviendrai un peu plus tard.

Par Talmud, il faut toutefois comprendre Michna, Guémara, Rachi (Rabbi Chlomo Itshaqui 1040-1105, ; vécut à Troyes) considéré comme le plus grand commentateur du Talmud et Tossafot.

Les premières éditions complètes datent du milieu du XVIe siècle et seront imprimées à Venise.

Si la langue de la Michna est l’hébreu, celle de la Guémara est un araméen « corrompu » On y retrouve toutefois de l’hébreu de différentes époques et parfois de l’hébreu presque classique.

Ainsi une page du Talmud peut contenir plusieurs langues ou plus exactement plusieurs époques d’une même langue.

On distingue deux puissants courants dans le Talmud :

La Halakha et la Haggada

« La Halakha c’est la prose, la Haggada c’est la poésie » précise Adin Steinsaltz, l’un des traducteurs du Talmud de Babylone en français.

« La Halakha, règle, norma, c’est la Loi, ce sont les prescriptions et leurs commentaires, la Haggada c’est la légende, saga, au sens de c’était un on-dit, une affirmation sans autorité. La Halakha a un caractère sacré qui emporte le respect du croyant. Elle constitue le dogme et le culte. Elle est l’élément fondamental du Talmud. » poursuit-il.


Le Midrach

Si la Michna est une méthode d’exégèse indirecte, consistant en un enseignement de la Loi orale indépendamment de la base scripturaire sur laquelle elle s’appuie, il existe une méthode d’exégèse directe, le Midrach (Vient de daroch qui signifie commenter, interpréter, chercher, solliciter, enquêter.)

Constitué d’un ensemble de recueils totalement indépendants du Talmud, de nombreux textes peuvent toutefois coïncider car leurs auteurs sont les mêmes. On y distingue, comme dans la Michna, la Halakha et la Haggada.


Ainsi, il apparaît clairement que ce qui peut faire l’intérêt de ces textes, pour nous psychanalystes, c’est qu’ils renvoient à la question fondamentale de l’interprétation, donc à celle de la lettre et du signifiant dont nous savons leur relation avec l’inconscient. Il ne s’agit jamais de donner un sens, de se saisir du texte dans une signification dernière mais de permettre le jeu des signifiants à l’infini.

Dès la première séance du séminaire Les fondements de la psychanalyse, le 15 janvier 1964, s’interrogeant sur ce qu’il en serait justement des fondements de la psychanalyse, de la psychanalyse comme praxis Lacan avance :

« Je voudrais tout de suite éviter un malentendu. On va me dire : « De toute façon, c’est une recherche (il parle de la psychanalyse) ». Eh bien! là, permettez-moi d’énoncer… le terme de ‘recherche’, je m’en méfie.
Pour moi, je ne me suis jamais considéré comme un chercheur. Comme l’a dit un jour Picasso au grand scandale des gens qui l’entouraient, « Je ne cherche pas, je trouve ». Il y a d’ailleurs dans le champ de la "recherche", dite "scientifique", deux domaines qu’on peut parfaitement reconnaître : celui où l’on cherche, et celui où l’on trouve... »

Et il poursuit :

« Aussi bien, y a-t-il sans doute quelque affinité entre cette recherche et ce que j’ai appelé le versant religieux. Il s’y dit couramment: « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé*». Et trouvé est derrière. …. La recherche, en cette occasion, nous intéresse par ce qui dans le débat s’établit au niveau de ce que nous pouvons appeler, de nos jours, "les sciences humaines".

On voit comme surgir, sous les pas de quiconque trouve, ce que j’appellerais la revendication herméneutique qui est justement celle qui cherche, celle qui cherche la signification toujours neuve et jamais épuisée — qui serait, au principe, menacée d’être coupée dans l’œuf par celui qui trouve !

Or cette herméneutique, nous autres analystes y sommes intéressés parce ce que ce que l’herméneutique se propose comme voie de développement de la ‘‘signification’’, c’est quelque chose qui n’est pas, semble-t-il, étranger, en tout cas, qui dans bien des esprits se confond avec ce que nous analystes appelons « interprétation». Et par tout un côté il semble que, si tant est que cette interprétation n’est pas du tout peut-être dans le même sens que ladite herméneutique, l’herméneutique s’en accommode, voire s’en favorise assez volontiers...

Le versant par où nous voyons tout au moins un couloir de communication entre la psychanalyse et ce que j’ai appelé le registre religieux, de l’avoir ouvert ici n’est point sans importance. Nous le retrouverons en son temps. »


* Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. Blaise Pascal – Pensées

Passons maintenant aux règles d’interprétation.
Quelles en sont donc les principes et les règles, tels qu’ils ont été établis par les Sages du Talmud et qui régissent tant le Talmud que le Midrach.

En premier lieu, on distinguera différents niveaux de signification.

Il s’agit là d’une exigence de la tradition hébraïque que de se déprendre de l’illusion de la possession du sens, du sens du texte s’entend.
Car c’est pour elle, le rempart contre toute tentation d’idolâtrie, idolâtrie du texte qui conduit nécessairement à l’idolâtrie divine : en effet, pour cette tradition, Dieu et le Texte ne font qu’un.

Ces niveaux sont au nombre de 4 :

Pschat : sens simple ou littéral ;
Rémèz : sens allusif ;
Drasch : sens sollicité ;
Sod : sens caché ou secret (cf la Kabbale)

Les initiales donnant Pardès, paradis ou verger.

Toutefois, il n’existe aucune règle précise d’utilisation du Pardès. Chacun aurait sa propre définition du Pchat ou du Drach.

Quant aux règles d’interprétation proprement dites, on distinguera :

1° Celles établies par Rabbi Aglili au nombre de 13 pour interpréter la Halakha – pour l’essentiel issues de celles d’Hillel – Maître du Talmud de la fin du 1er siècles avant JC - et les 32 règles de Rabbi Ishmaël pour interpréter la Haggada.

 Je vais toutefois vous en indiquer trois :

. La règle de la première occurrence : la force d’une parole, d’un propos ou d’une situation tire sa force de sa première émergence. Quand on souhaite comprendre un mot ou une situation, on se demande quand il/elle apparaît pour la première fois. Le Talmud l’applique systématiquement pour produire de l’intersexualité.

. L’amphibologie : tous les mots en hébreu, sans exception, ont toujours au moins deux significations.

Par ex. Maimonide dans Le Guide des Egarés (Tome 2, chapitre 10) dit : le mot èts signifie en hébreu « arbre ». Mais « èts » signifie aussi « donner un conseil » et donne donc le mot « le conseil »

Et il ajoute : on dit que Job, personnage littéraire, qui n’a jamais existé, habite le pays de Outs, ce qui signifie le pays où les gens sont suffisamment intelligents pour donner des conseils.

Ainsi si un mot a au moins deux significations, quand on lit un texte, on lit deux textes.

. Le Tsérouf ou combinatoire ou dimension anagrammatique du langage.

Comme nous l’avons vu, chaque mot en hébreu appartient majoritairement a une racine trillitaire, i.e. de 3 lettres permettant 6 permutations possibles ( 3 factorielle ou 3x2x1)

Prenons Boker le matin évoqué plus haut : Beth, Kouf, Rech (B K R )

On peut aussi écrire Beth, Rech, Kouf (B R K)

Ou encore Rech, Kouf, Beth (R, K, B)

Cette permutation s’appelle le Tserouf

Prenons maintenant un exemple de Midrach

On se rappellera que le Midrach est une invention créative - n’est pas figé dans la signification. Une relecture du même passage peut générer une autre interprétation.

Je vous rappelle la citation de Freud que j’évoquais il y a quelques instants : « Quand on compare le contenu du rêve et les pensée du rêve, on s’aperçoit tout d’abord qu’il y a eu là un énorme travail de condensation. Le rêve est bref, pauvre, laconique, comparé à l’ampleur et à la richesse des pensées du rêve. Nous avons déjà indiqué que l’on n’est jamais sûr d’avoir complètement interprété un rêve ; lors même que la solution paraît satisfaisante et sans lacunes, il est toujours possible que ce rêve ait encore un autre sens. »

Le Midrach que je vous propose se trouve dans un ouvrage intitulé Pirké, attribué à Rabbi Eliezer – l’un des plus grands sages du Talmud et est rapporté par Marc-Alain Ouaknin dans l'une de ces conférences, Comment créer l'odeur du paradis ?

Dans le chapitre XVIII de la Genèse, verset 1, Abraham qui a été circoncis au chapitre précédent est encore affaibli ; il est au 3e jour qui suit l’opération et se repose assis devant sa tente. Trois hommes se présentent à lui : « L’éternel se révéla à…l’arbre. J’irai prendre …fais des gâteaux. »

On se souvient que arbre et conseil sont le même mot et ainsi le texte prend d’emblée une dimension toute différente.

Il y a à ce moment une rupture dans le texte : « Puis Abraham courut au troupeau, choisit une jeune taureau tendre et bon et le donna au jeune homme. Et leur servit »

Le Midrach va s’intéresser à un point essentiel du texte, et formuler une grande question métaphysique : « Mais où donc sont passés les gâteaux ? »

Abraham a demandé à Sarah de préparer des gâteaux alors qu’il présente finalement aux invités un veau accompagné de lait et de crème fraîche.

En posant cette question, on rentre dans le Midrach.

Dans le Pirké de Rabbi Eliezer, (p.36) Rabbi Yéhouda dit : « Abraham conclut une alliance avec les peuples du pays : lorsque les anges se révélèrent à lui, Il pensait que c’étaient des voyageurs du peuple de la contrée. Il courut à leur rencontre et voulu leur faire un grand festin. Il dit à Sarah de leur confectionner un repas, donc un repas de gâteaux. Mais pourquoi n’a-t-il pas servi les gâteaux ?3

Le Midrach se saisit de cette disparition et commente – l’analogie avec le texte des rêve est ici saisissante - : alors qu’elle pétrissait la pâte des gâteaux, Sarah aperçut du sang de ses règles – on note qu’à l’âge de 90 ans, Sarah a un retour de ses règles. À cette époque une femme qui avait ses règles ne faisait pas la cuisine en vertu des commandements sur l’impureté. Donc, on ne va pas donner les gâteaux.

Alerté par sa femme qui s’étonne toutefois d’avoir de nouveau ses règles, Abraham malgré sa vieillesse – 100 ans - et sa fatigue, courut pour aller chercher un veau.

Le Midrach commente : « Mais le veau s’enfuit de devant lui et entra dans la caverne de Ma’hpela. Il s’y introduisit à sa suite et trouva Adam et Ève couchés sur leur lit qui dormaient. Des bougies étaient allumées au-dessus d’eux et une odeur suave de paradis les entourait comme une senteur agréable. Pour cette raison, Abraham désira avoir la caverne de Ma’hpéla comme possession sépulcrale. »

Les Maîtres du Midrach l’ont inventé à partir des trois règles d’interprétation que nous avons vues antérieurement : la règle de la première occurrence, celle de l’amphibologie, celle de la permutation des lettres.

Quel est le sujet principal de ce passage : c’est la visite qui est faîte par les anges, en l’occurrence les hommes, à Abraham, malade, au 3e jour de sa convalescence.

Comment s’interprète ce passage ?

Il faut revenir à l’hébreu : le thème générique de ce passage c’est Bikour Holim qui signifie visite aux malades. (Levaker signifiant rendre visite.)

La racine de BiKouR c’est Beth Kouf Rech ;

Utilisons donc la première règle d’interprétation qui est la « règle de la première occurrence. »

Où apparaît pour la première fois dans le texte biblique cette racine Beth Kouf Rech ? Dans la Genèse (1, 5) récit de la création : Vayéhi érèv, vayéhi boker, yom ehad : il fut soir, il fut matin, un jour.

Le mot BoKeR qui signifie le matin est de la même racine que BiKouR dont on a vu qu’il signifiait rendre visite.

On est déjà en même temps dans une deuxième règle d’interprétation où une racine a deux significations. Toutefois, quel rapport entre « le matin » et « rendre visite » ? Le matin est le moment qui apporte de la lumière, plus de lumière que la nuit.

La visite est donc à entendre selon le Talmud comme « expérience matinale », expérience qui apporte à celui auquel on rend visite plus de lumière. La Thora précise d’ailleurs que le matin doit être pensé comme lumière.

Revenons en à nos gâteaux : les gâteaux ont donc disparu et apparaît à leur place « le gros bétail », le veau, qui se dit en hébreu BaKaR (Beth Kouf Rech)

Récapitulons : BiKouR, BoKeR, BaKaR, Beth Kouf Rech dans les 3 cas.

Abraham court donc après un veau qui s’enfuit vers la caverne de Mah’péla qui est le lieu où sont enterrés Adam et Eve. Il s’agit donc d’un tombeau. Se pose alors la question : mais d’où sort ce tombeau alors qu’on avait un veau qui court ?

C’est très simple : le tombeau se dit en hébreu KéVèR, (Kouf, Vav, Rech) qui est l’anagramme de BaKaR ( Beth et Veth étant la même lettre en hébreu)

Ainsi la visite BiKouR fait naître le veau BaKaR qui fait naître le KéVèR.

Si on poursuit la mise en mouvement des lettres, KéVèR fait naître BaRaK qui signifie éclair.

Donc dans le ciel il y a un éclair, donc la lumière : ainsi s’éclaire (sans jeu de mots) le texte :

« Il s’y introduisit à sa suite et trouva Adam et Ève qui dormaient allongés sur leur lit. Des bougies étaient allumées au-dessus d’eux… » donc la lumière des bougies.

D’où vient cette lumière dans la caverne : du BaKaR qui est KéVeR ?
Et cette odeur suave qui renvoie à l’odeur du paradis : si on continue le Tserouf, la permutation des lettres, le BaRaK devient RaKaV qui signifie « pourri ».


Le Midrach procède alors par antonymie et la mauvaise odeur, celle du pourri est à comprendre comme son antonyme et devient ainsi la bonne odeur. On continue la permutation et RaKaV donne RaVaK qui signifie s’engraisser, engraisser, se gorger, gaver. Engraisser renvoie à la crème, au lait : donc au texte quand il dit « et il leur donna le veau préparé avec de la graisse, du lait… »

Ainsi en suivant les six permutations possibles on se met en accord avec la règle de la première occurrence, puis avec celle du double sens des mots – l’amphibologie – et on peut construire le Midrach.


Dans ce même chapitre de la Traumdeutung que j’ai précédemment évoqué et consacré au travail du rêve, et plus précisément à la condensation, Freud, après être revenu sur le rêve de l’injection faîte à Irma apporte un autre rêve

« Une de mes malades me communique un rêve bref qui s’achève par une combinaison de mots dépourvue de sens : Elle assiste avec son mari a une fête paysanne et dit : « Tout cela aboutira à un MAISTOLLMÜTZ général.»

L’analyse décompose le mot en ( en allemand)

MAIS (maïs) – TOLL – MANNSTOLL (nymphomane) - OLMÜTZ

Le mot MAIS (maïs) renferme un rappel des mots : MEISSEN - allusion à une porcelaine de Saxe, de la ville de Meissen – MISS (une Anglaise partie pour OLMÜTZ) et MIES – mot de Yiddish signifiant dégoût –

Et Freud de conclure : « une longue chaîne de pensées et d’associations partait de chacune des syllabes de ce Wortklumpe (mot bloc ?) Page 257

Un peu plus loin, il évoque un autre rêve, celui d’un certain Marcinovski–il s’agit très certainement du neurologue allemand Johannes Marcinovski dont Carl Gustav Jung avait attiré l’attention de Freud sur ses écrits, très favorables à la psychanalyse. Voici le rêve qu’évoque Marcinovski :

« Ce matin, entre le sommeil et la veille, j’eus une très jolie condensation de mots. Au courant d’une quantité de fragments de rêve difficiles à se rappeler, je fus arrêté par un mot que je voyais moitié écrit et moitié imprimé. Ce mot était ERZEFILISCH et il appartenait à une phrase qui demeura seul dans mon souvenir : cela agit ERZEFILISCH sur la sensibilité sexuelle.

Je sus aussitôt que le sens était ERZIEHERISCH (d’une manière éducative), je n’étais pas bien sûr d’ailleurs que ce ne fut pas ERZIFILISCH (consonne avec SYPHILIS). À ce propos je tombais sur le mot syphilis… et je cherche à comprendre comment ce mot pouvait entrer dans mon rêve, Alors que cette maladie ne concernait ni moi ni ma profession.Mais le mot ERZAEHLERISCH (qui signifie en racontant, de ERZHÄLEN) expliquait à la fois le e et le motif du rêve. Notre gouvernante (ERZIEHERIN en allemand) m’avais demandé la veille au soir de lui parler du problème de la prostitution ; désirant agir d’une manière éducative (ERZIEHERISCH) sur sa sensibilité encore incomplètement développée, après avoir parlé (ERZÄHLT) du problème lui-même, je lui remis le livre de Hesse, Uber die Prostitution. Ce fait me fit comprendre qu’il ne fallait pas prendre syphilis dans son sens textuel (littéral), mais dans le sens de poison et ayant trait à la vie sexuelle. Ainsi, le sens de la phrase est très logique : par mon récit (ERZHÄLUNG), j’ai agi sur notre gouvernante (ERZIEHERIN) d’une manière éducative (ERZIEHERISCH) et je redoute que cela ait été pour elle un poisson. ERZEFILISCH = ERZÄH – (ERZIEH - ) ERZEFILISCH (différence entre le texte allemand ERZEFILICH et la traduction française ERZIFILISCH)

Dans la longue interview donnée à la radio belge en 1970 et publiée sous le titre de Radiophonie,

Lacan avance :

« Un temps encore pour ajouter à ce dont Freud se maintient, un trait que je crois décisif : la foi unique qu’il faisait aux Juifs de ne pas faillir au séisme de la vérité. Aux Juifs que par ailleurs rien n’écarte de l’aversion qu’il avoue par l’emploi du mot : occultisme, pour tout ce qui est du mystère.

Pourquoi ? Pourquoi sinon de ce que le Juif depuis le retour de Babylone, est celui qui sait lire, c’est-à-dire que de la lettre il prend distance de sa parole, trouvant là l’intervalle, juste à y jouer d’une interprétation.

D’une seule, celle du Midrach qui se distingue ici éminemment.

En effet pour ce peuple qui a le Livre, seul entre tous à s’affirmer comme historique, à ne jamais proférer de mythe, le Midrach représente un mode d’abord dont la moderne critique historique pourrait bien n’être que l’abâtardissement.

Car s’il prend le Livre au pied de sa lettre, ce n’est pas pour la faire supporter d’intentions plus ou moins patentes, mais pour, de sa collusion signifiante prise en sa matérialité : de ce que sa combinaison rend obligé de voisinage (donc non voulu), de ce que les variantes de grammaire imposent de choix désinentiel, tirer un dire autre du texte : voire à y impliquer ce qu’il néglige (comme référence), l’enfance de moïse par exemple. »

Et dans la leçon du 9 avril 1970 de son séminaire contemporain L’envers de la psychanalyse :

« Il y a quelqu'un qui… paraît essentiel, essentiel à l'intérêt que nous, analystes, devons porter à ce qu'il en est de l'histoire hébraïque et de ce qui fait que l'analyse n'était peut-être pas concevable à être née ailleurs que de sa tradition.

Et quelqu'un qui y est né et qui… comme je vous l'ai souligné …insiste sur ceci qu'il n'a proprement confiance… pour faire avancer dans le champ qui est celui qu'il a découvert …justement qu'en ces juifs qui savent lire depuis assez longtemps et qui depuis assez longtemps vivent - c'est le Talmud - de la référence à un texte. »

Et dans la leçon suivante :

« Et disons que, à tout prendre, je me suis senti à la pensée de manier ce que nous avons bien été forcés de manier, à savoir des lettres hébraïques, si la dernière fois, j'ai inséré dans ce texte que je vous ai lu ce qu'est la définition du Midrash qui est celui d'un rapport à l'écrit, soumis à certaines lois qui nous intéressent éminemment, puisque c'est…comme je vous l'ai dit dans l'intervalle …d'un certain rapport à l'écrit, à une intervention parlée qui y prend appui, qui s'y réfère. L'analyse toute entière, j'entends la technique analytique, peut d'une certaine façon s'élucider de cette référence, être considérée comme ce jeu, appelons le entre guillemets « d'interprétation » puisque le terme est employé à tort et à travers depuis qu'on nous parle de « conflits des interprétations », par exemple. »

On aura compris que la tradition juive s’organise autour d’un texte, révélé, qui ne vaut que par l’interprétation permanente qui en faite. Un texte qui ne peut pas ne pas évoquer le texte de nos patients quand ils se plient à la règle de l’association libre où quand ils viennent à évoquer leurs rêves.

Et inversement, l’interprétation des rêves telle que Freud la préconise ne manque de renvoyer à l’herméneutique juive. Je le cite :

« Chaque analyse fournirait des exemples prouvant que les plus petits détails sont indispensables pour l’interprétation des rêves et qu’en les négligeant on s’expose à ne pas aboutir. Nous avons en interprétant les rêves accordé la même attention à chaque nuance des termes dans lesquels ils nous étaient rapportés ; même lorsque nous rencontrions un monde dépourvu de sens ou insuffisant, semblant indiquer qu’on ne trouvait pas de traduction exacte du rêve, nous avons respecté cette lacune. Bref nous avons traité comme un texte sacré ce qui, d’après nombre d’auteurs, serait une improvisation arbitraire édifiée à la hâte en un moment d’embarras. »

Ce passage se trouve dans le chapitre VII, Psychologie des processus du rêve 1° L’oubli des rêves à la (page 437

De même, la question des voyelles dont on se souvient qu’elles n’existent pas en hébreu, en tout cas comme lettres, ne peut manquer de nous renvoyer à ce court texte de Freud paru en 1911 et que l’on trouve dans Résultats, idées problèmes tome 1 (page 169).

Ce texte s’intitule La signification de l’ordre des voyelles :

« Il a été à coup sûr souvent contesté que, dans les rêves et les idées qui nous viennent, des noms qui se dérobent doivent, comme l’affirme Stekel, être remplacés par d’autres qui n’ont de commun avec eux que l’ordre des voyelles. Pourtant l’histoire des religions fournit sur ce point une analogie frappante. Chez les anciens Hébreux, le nom de dieu était« tabou » ; il ne devait être n’y prononcé ni transcrits… cet interdit fut si bien maintenu que la vocalisation des quatre lettres du nom de Dieu Yod Hé Vav Hé – le tétragramme - est aujourd’hui encore inconnu. Le nom est prononcé Jéhovah du fait qu’on lui attribue les signes vocalique du mot non interdit Adonaï (seigneur) »

Toutefois, et je terminerai là-dessus, si les modalités de l’interprétation apparaissent pour certaines comme analogues dans la tradition juive et dans la psychanalyse, la finalité est elle, toute différente.

Certes, le Midrach propose une logique de l’ambiguïté, de la plurivocité, de l’équivocité : « un mot est toujours plus qu’un mot » Mais comme le précise Marc-Alain Ouaknin « La conception talmudique de l’interprétation implique une lecture infinie du texte et l’impossibilité d’épuiser son sens. Elle implique personnellement l’interprète qui est littéralement inter-essé par le texte qu’il commente et comprend. »

Pour le psychanalyste, l’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens : comme le précise Lacan dans sa leçon du 17 juin 1964 du séminaire Les fondements de la psychanalyse :

« …loin qu’on puisse dire que l’interprétation, comme on l’a écrit, est ouverte à tout sens puisqu’il ne s’agirait que de la liaison d’un signifiant à un signifiant et par conséquent d’une espèce de liaison folle, il est tout à fait inexact de dire que l’interprétation est ouverte à tout sens. C’est concéder, je dirais, à nos objecteurs, à ceux qui parlent le plus souvent contre les caractères incertains de l’interprétation analytique, leur concéder qu’en effet, toutes les interprétations sont possibles. Ce qui est proprement absurde, ce n’est pas parce que j’ai dit que l’effet de l’interprétation, car je l’ai dit dans mon dernier ou avant-dernier discours, est d’isoler, de réduire, dans le sujet, un cœur, un Kern — pour s’exprimer comme Freud, de non-sense, de non-sens, que l’interprétation est elle-même un non-sens.

L’interprétation est un signifié, une signification qui n’est pas n’importe laquelle, qui vient ici à la place du S et renverse justement le rapport qui fait que le signifiant, dans le langage, a pour effet le signifié. Elle, l’interprétation significative, a pour effet de faire surgir un signifiant irréductible.

L’interprétation donc, il est bien clair qu’elle n’est pas ouverte à tous les sens, qu’elle n’est point n’importe laquelle, qu’elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée. Ce qui n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est pour le sujet, pour l’avènement du sujet, essentielle, mais qu’il voit - au-delà de cette signification - à quel signifiant… non-sens, irréductible, traumatique, c’est là le sens du traumatisme…il est, comme sujet, assujetti. »

Me voici arrivé au terme de ce parcours, qui reste toutefois superficiel, et qui aurait mérité de plus amples développements : j’ai par exemple volontairement écarté la Kabbale, qui est le versant mystique, ésotérique de la pensée juive, mais dont toutefois les règles d’interprétation sont identiques – j’aurais pu évoquer la guématria qui accorde une valeur numérique à chaque lettre de l’alphabet hébreu fournissant, là encore, un outil interprétatif dans une confrontation numérique qui conduit à une analogie signifiante.

J’aurais pu évoquer la dimension midrachique, revendiquée comme telle, de l’œuvre de cet immense
écrivain qu’est Franz Kafka.

J’espère toutefois avoir pu vous sensibiliser aux analogies que je crois incontestables entre l’herméneutique juive et le travail auquel nous sommes soumis comme analystes.

Analogies qui ne peuvent que nous conforter dans l’importance que nous accordons, après Freud et Lacan, à la lettre et au signifiant dans leur relation à l’inconscient : c’est ce qui fait, à mes yeux, la dimension radicalement subversive de la psychanalyse et sa valeur.

Et j’y vois pour ma part une des raisons de la désapprobation, et c’est un euphémisme, que la psychanalyse et les tenants de la tradition juive suscitent.

Mais cela fera peut-être l’objet d’un autre travail. Je vous remercie.

















mardi 16 septembre 2014

La persécution et l'art d'écrire : Lacan avec Strauss




Léo Strauss (1899-1973)



Intervention de Serge Zagdanski au séminaire de Claude Landman et Stéphane Thibierge : La psychanalyse entre lecture et écriture. 

Mai 2013 - Association Lacanienne Internationale

En mai 1957, paraît dans le volume 3 de La Psychanalyse, un texte de Lacan intitulé L’instance de la lettre dans l’ICS ou la raison depuis Freud, issu d’un entretien ayant eu lieu à la Sorbonne le 9 mai 1957 devant un auditoire de « littéraires » comme il le précise. 
1957, c’est aussi l’année du début de son séminaire sur Les formations de l’inconscient.  Et dès la première leçon de ce dernier, le 6 novembre, Lacan évoque ce texte sur lequel il reviendra à sept reprises durant son séminaire, marquant ainsi l’importance qu’il lui accorde :

« Nous avons pris cette année pour thème de notre séminaire les formations de l'inconscient. Ceux d'entre vous…qui étaient hier soir à notre séance scientifique, sont déjà au diapason, et savent que les questions que nous poserons ici concernent, cette fois de façon directe, la fonction dans l'inconscient de ce que nous avons élaboré au cours des années précédentes comme étant le signifiant. Un certain nombre d'entre vous - je m'exprime ainsi parce que mes ambitions sont modestes - ont, je l'espère, lu l'article que j'ai fait passer …sous le titre L'Instance de la lettre dans l'inconscient. Ceux qui auront eu ce courage seront bien placés, voire mieux placés que les autres, pour suivre ce dont il va s'agir. »
Comment s’organise cet article ? En trois chapitres dont le premier s’intitule : Le sens de la lettre, le second La lettre dans l’ics et le troisième La lettre, l’être et l’autre. Je n’évoquerai que le premier pour introduire mon propos sur l’ouvrage de Léo Strauss.

Le sens de la lettre, donc.
Si l’expérience de la psychanalyse est celle de la parole, écrit Lacan, elle met à jour également que dans l’inconscient, c’est la structure du langage qui prévaut. Langage qui préexiste à l’entrée que le sujet y fera.
Ce langage est l’objet d’une science : la linguistique, qui s’est fondée sur l’algorithme de Ferdinand de Saussure, signifié sur signifiant, inversé par Lacan en signifiant sur signifié, et qui forme le signe. Signifiant et signifié sont deux ordres distincts, séparés par une barre résistante à la signification.
Je ne m’attarderai pas plus sur ces éléments qui ont été souvent évoqués ici.
Toutefois, nous dit Lacan, le signifiant, de structure est articulé. C’est-à-dire qu’il est composé d’éléments différentiels – ce sont les phonèmes – qui sont eux-mêmes organisés selon les lois d’un ordre fermé. La chaîne signifiante offrant le « substrat topologique », pour reprendre son expression. Chaîne signifiante qui présente la particularité d’être utilisée pour signifier tout autre chose que ce qu’elle dit :
« Il me suffit en effet de planter mon arbre - Lacan vient d’évoquer ce signifiant qui est utilisé par de Saussure dans son Cours de linguistique générale pour définir la différence entre signifiant, signifié et signe – Chapitre La nature du signe linguistique page 97 – il me suffit en effet de planter mon arbre dans la locution : grimper à l’arbre, voire de projeter sur lui l’éclairage narquois qu’un contexte de description donne au mot : arborer pour ne pas me laisser emprisonner dans un quelconque communiqué des faits, si officiel soit-il et, si je sais la vérité, la faire entendre malgré toutes les censures entre les lignes par le seul signifiant que peuvent constituer mes acrobaties à travers les branches de l’arbre, provocantes jusqu’au burlesque ou seulement sensibles à un œil exercé, selon que je veux être entendu de la foule ou de quelques uns. » (Ecrits, p. 505)

Ce passage s’éclairera avec ce que je dirai tout à l’heure à propos de la thèse du livre de Léo Strauss.
Et Lacan de préciser : « cette fonction signifiante qui se dépeint ainsi dans le langage a un nom. » 
Ce nom c’est celui du trope appelé métonymie.

La métonymie, qu’y trouve l’homme poursuit-il : « si ce doit être plus que le pouvoir de tourner les obstacles de la censure sociale ? Cette forme qui donne son champ à la vérité dans son oppression, ne manifeste-elle pas quelque servitude inhérente à sa présentation ?

On lira avec profit le livre où Léo Strauss…médite sur les rapports de l’art d’écrire à la persécution. En y serrant au plus près la sorte de connaturalité qui noue cet art à cette condition, il laisse apercevoir ce quelque chose qui impose ici sa forme, dans l’effet de la vérité sur le désir. » (Ecrits, p. 508)

J’ai donc lu le livre de Léo Strauss, La persécution et l’art d’écrire.

Qui est Léo Strauss
Léo Strauss naît en Allemagne en 1899 dans une famille juive orthodoxe. Après des études secondaires au cours desquelles il découvre Nietzsche dont il dira qu’il «« croyait littéralement tout ce qu'il lisait de lui. » il poursuit sa formation à l’université de Marbourg - la plus ancienne université protestante – puis part étudier à Hambourg où il suit les cours de Ernst Cassirer – philosophe allemand néo-kantien – qui supervisera sa thèse de doctorat (Théorie de la Connaissance dans la pensée de Jacobi - Friedrich Heinrich Jacobi, né à Düsseldorf le 25 janvier 1743 et mort à Munich le 10 mars 1819, est un philosophe et écrivain allemand.)

Il passe ensuite une année à Fribourg-en-Brisgau où il suit le cours d’Edmond Husserl – fondateur de la phénoménologie – dont l’assistant est un certain Martin Heidegger.
Après avoir occupé un poste à l’Académie du Judaïsme de Berlin, il quitte l’Allemagne pour Paris, où il retrouvera d’autres émigrés qu’il a connus durant son séjour à Berlin comme Alexandre Koyré (histoire des sciences) dont Lacan sera un lecteur assidu – et qu’il cite dans La science et la vérité - ou encore Alexandre Kojève qui tiendra en France entre 1933 et 1939 à l’Ecole Pratique des Hautes études, un séminaire sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel auquel assistera notamment Lacan (mais aussi Merleau-Ponty, Bataille, Caillois, Raymond Aron, Jean Hyppolyte…)

Léo Strauss entretiendra d’ailleurs une longue correspondance avec Kojève entre 1932 et 1965 qui sera publiée sous le titre De la tyrannie. (1997 - Gallimard)

En 1937, après avoir séjourné Angleterre, il rejoint les Etats-Unis où il s’installe définitivement.
Il y mènera une carrière d’universitaire et de chercheur et fréquentera les universités les plus prestigieuses. Notamment : Columbia, mais aussi la New School for social Research où se trouvent de nombreux émigrés juifs ayant fui le nazisme dont Hannah Arendt et Hans Jonas – élève de Heidegger – mais aussi Claude Lévy-Strauss qui viendra y enseigner pendant la guerre, ou encore l’Université de Chicago où il finira sa carrière.

Léo Strauss a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il convoque les grands penseurs de la Tradition : Platon, Socrate, Maïmonide, Spinoza, Machiavel…

Son oeuvre est organisée autour d’une question centrale : le rapport entre la Raison et la révélation. Il interroge donc la tradition des trois monothéismes et leur relation avec la philosophie et pose les bases d’une tension entre raison et révélation autour de questions essentielles sur la vérité de la Loi : qu'est-ce que la vie bonne ? Quel est le meilleur régime ? Qu'est-ce que la justice ? Comment accède-t-on à la connaissance de la Loi ?

Pour Léo Strauss, ces questions sont traditionnellement portées dans la Cité par les poètes, les philosophes, les législateurs et les prophètes. Toutefois, pour divulguer ses positions, ses options, le philosophe, le penseur, doit pratiquer l’art d’écrire, c’est-à-dire l’écriture ésotérique.

C’est la thèse de La persécution et l’art d’écrire que je vais maintenant vous présenter.

J’ajouterai que si Léo Strauss est peu connu en France, son nom a toutefois défrayé la chronique il y a quelques années lors de la présidence de Georges Bush junior. En effet, on l’a associé aux néo-conservateurs qui dirigeaient alors l’administration américaine et dont certains membre avaient été ses élèves ou élèves de ses disciples à l’université de Chicago, et en particulier Paul Wolfowitz qui fut notamment secrétaire d’État adjoint à la défense entre 2001 et 2005. Sa fille contestera formellement cette lignée dans un article du New York Times publié en 2003 et intitulé : The real Leo Strauss

La persécution et l’art d’écrire – Leo Strauss – 1952 (Free press)
Les textes qui composent ce recueil ont été publiés pour la première fois entre 1941 et 1948, durant une période où Strauss, installé depuis peu aux Etats-Unis poursuit ses recherches sur le problème du rapport entre la religion, la philosophie et la politique.
Le livre s’organise autour de 5 chapitres, dont les 2 premiers sont introductifs et les 3 suivants la mise en application des principes de lecture définis précédemment :

Le caractère littéraire du Guide des égarés de Maïmonide qui tente de résoudre la question d’une corrélation possible entre la loi révélée dans la tradition juive et la loi de la raison – la philosophie,
La Loi de la Raison dans le Kuzari classique de la philosophie juive médiévale, composé par le rabbin Juda Halevi,

Comment étudier le Traité théologico politique de Spinoza qui lui aussi s’attelle à la question de la réduction de la tension qui existe entre la loi révélée et la raison.

Je ne m’attacherai ce soir qu’aux deux premiers chapitres : l’introduction proprement dite et le premier article qui donne son titre à l’ouvrage, La persécution et l’art d’écrire.

Introduction

Dans cette introduction, Strauss avance que la matière de ces essais constitue une sociologie de la connaissance : c’est-à-dire qu’il s’intéresse à la connaissance humaine comme phénomène social, dont l’élaboration est influencée ou déterminée par des circonstances sociales et historiques.

La sociologie de la connaissance s’intéresse à l’étude de la connaissance et devrait donc à ce titre, s’intéresser à la philosophie. Toutefois, pour Strauss, il n’existe pas de sociologie de la philosophie : c’est son projet qui l’entraîne dans une étude des philosophies juive et islamique du Moyen Age.
Ces dernières, explique t’il ont été ravalées par rapport à la scolastique chrétienne dont elles ne seraient que des ébauches erronées.

D’une part parce que la différence essentielle entre la scolastique chrétienne et les philosophies juive et musulmane tient à des sources littéraires différentes : la scolastique chrétienne – Thomas d’Aquin - s’est intéressée à La Politique d’Aristote, à Cicéron et aux juristes romains alors que la philosophie médiévale juive et musulmane – Maïmonide, Fârâbî, Averroès, Avicenne – au Platon des Lois et de la République.

D’autre part, parce que pour le chrétien, la doctrine sacrée est la théologie révélée. Pour le Juif et le musulman, la doctrine sacrée est au moins dans un premier temps, l’interprétation juridique de la Loi divine – Talmud ou fiqh ( jurisprudence islamique relative aux avis juridiques pris par les juristes de l'islam sur les limites à ne pas dépasser par les musulmans)

Ces différences expliquent ainsi le traitement réservée à la philosophie dans les différentes traditions : pour la première, la chrétienne il n’y a pas de contradiction avec la philosophie qui est convoquée pour qui veut étudier la doctrine sacrée.
Dans les deux autres traditions, et plus particulièrement dans la tradition juive, l’étude du Talmud, i.e. de l’ensemble des lois juridiques régissant la cité, rend la philosophie sans objet.

C’est pour cette raison que le Guide des égarés de Maïmonide, équivalent de la Summa Theologica (Somme théologique) de Thomas d’Aquin, restera sans aucune autorité dans le monde juif.

Le statut de la philosophie dans le monde juif et musulman était précaire, tout comme il l’était dans la Grèce antique où les philosophes étaient en grave danger – on pense à Socrate.
Ce qui permit à la philosophie de se déployer dans la sphère privée, au-delà de la sphère politique – alors que dans la tradition chrétienne, en la reconnaissant officiellement, L’Eglise la mettra sous surveillance.

Toutefois, avance Strauss, c’est structurellement que la philosophie est un danger : « Comprendre ce danger et les formes variées qu’il a prises et qu’il peut prendre, est la tâche principale de la sociologie de la philosophie. »

C’est l’objet de l’article La persécution et l’art d’écrire que je vais maintenant aborder.
Pour Strauss, certains pays après avoir joui d’une totale liberté d’opinion pendant un siècle - il faut se rappeler que ce texte est écrit en 1941 - voient les discours publics soumis au dogme de leurs dirigeants. Il se propose d’en analyser les effets sur les pensées et les actions.

Ces discours, répétés inlassablement par les dirigeants politiques, convainquent la majorité de la population, non pas tant par la coercition – qui n’emporte aucune conviction - que par la persécution qui oblige les intellectuels au silence.
A cela s’ajoute que « selon la pensée de bien des être ordinaires » les affirmations des dirigeants, ou de ceux qui occupent des positions respectées et responsables sont par définition la vérité.

En revanche, pour ceux qui refusent cette logique, ceux qui sont capables d’une pensée indépendante, « La persécution ne peut même pas empêcher l’expression publique de la vérité hétérodoxe, car un homme dont la pensée est indépendante peut exprimer publiquement ses opinions sans dommage, pourvu qu’il agisse avec prudence. Il peut même les faire imprimer sans courir aucun danger pourvu qu’il soit capable d’écrire entre les lignes. »

Cette métaphore, précise t’il, s’origine dans l’obligation faite aux écrivains qui soutiennent une opinion hétérodoxe, de développer, face à la persécution, une technique particulière d’écriture. Pratique, qui selon Strauss, remonte aux rhéteurs de l’Antiquité.

Revenant à la modernité, Strauss évoque l’exemple d’un historien « du régime » comme l’on pourrait dire aujourd'hui qui, souhaitant contester l’interprétation officielle de l’histoire de la religion, n’aurait d’autre moyen offert par la persécution que de glisser dans un texte apologétique du régime en place, « quelques phrases dans un style alerte et concis susceptible d’attirer l’attention des jeunes gens qui aiment penser…La persécution donne ainsi naissance …à un type particulier de littérature dans lequel la vérité sur toutes les questions cruciales est présentée exclusivement entre les lignes. Cette littérature s’adresse, non pas à tous les lecteurs mais seulement au lecteur intelligent et digne de foi. »
Et d’ajouter sur un mode mi ironique mi comique : cette littérature « a tous les avantages de la communication privée –entendu au sens de celle adressée aux relations sures - sans avoir son plus grand désavantage – n’atteindre que les relations de l’écrivain. Elle a tous les avantages de la communication publique - sans avoir son plus grand désavantage – la peine capitale pour son 
auteur. »

Cette écriture entre les lignes poursuit-il n’est pas l’apanage du présent.

Pour Strauss en effet, « la répression de la pensée indépendante a existé fréquemment dans le passé » et « les époques antérieures ont produit proportionnellement autant d’hommes capables de pensée indépendante qu’il en existe aujourd'hui, et (que )certains de ces hommes au moins, joignaient la prudence à l’intelligence. On peut ainsi se demander si certains grands écrivains du passé n’ont pas adapté leur technique littéraire aux exigences de la persécution, en exprimant exclusivement entre les lignes leurs opinions sur toutes les questions cruciales d’alors. »

Cette thèse étant toutefois controversée au sein même des « lecteurs attentifs et « n’aboutissant pas à un accord complet entre tous les spécialistes » Strauss donne quelques règles de cette lecture entre les lignes : 

- Il est interdit de lire entre les lignes dans tous les cas où cela n’apporte pas une exactitude plus grande que si l’on s’en abstient,

- Une lecture entre les lignes est légitime si et seulement si elle s’appuie sur un examen exact des énoncés explicites de l’auteur,

- L’opinion réelle d’un auteur n’est pas nécessairement identique à celle qu’il exprime dans le plus grand nombre de ses passages, etc., etc.…


L’article se termine par l’étude des modalités de cette persécution à travers l’histoire :
Strauss reconnaît différents types de persécution : de l’Inquisition, type le plus cruel, au moins sévère, le simple ostracisme social.

Et d’ajouter que c’est entre ces deux extrêmes que se situent les plus importants penseurs ou écrivains. Dont certains ont été victimes à divers degrés d’une persécution plus tangible que le simple ostracisme social.

Depuis la Grèce antique avec Socrate, Platon , Aristote à l’Europe des XVIIe et XVIII e siècles avec Descartes , Hobbes , Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Lessing, Kant..en passant par le moyen-âge en terre d’Islam avec Avicenne, Averroès et Maïmonide.


A partir du XVIIe siècle, poursuit-il, les philosophes modernes sont plus audacieux que les pré-modernes et un nombre toujours croissant de penseurs hétérodoxes vont publier leurs ouvrages pour 
« remplacer le royaume des ténèbres par la république de la lumière universelle » : ils pensent en effet que la persécution est la conséquence d’une construction imparfaite du corps politique. Ils prônent l’éducation populaire. Leurs ouvrages se donnent ainsi à une lecture entre les lignes plus aisée.

Alors que les philosophes antérieurs pensaient que la philosophie ou la science étaient essentiellement le privilège du « plus petit nombre. Ils étaient convaincus que la philosophie était en elle-même suspecte et odieuse pour la majorité des hommes. »

Cette appréciation conduisant à la conclusion que « la communication publique de la vérité philosophique ou scientifique n’était pas seulement impossible ou indésirable à leur époque mais en tous les temps...»

Et Strauss de conclure : les philosophes qui ont choisi la voie des écrits exotériques – par opposition à ésotériques – sont contraints à énoncer de « nobles mensonges » des « contes vraisemblables » ou encore des « opinions probables ».

La littérature exotérique comporte donc deux enseignements : l’un populaire, édifiant, destiné au plus grand nombre et un enseignement philosophique sur les sujets les plus importants, indiqués seulement entre les lignes. Ces livres sont destinés avant tout aux philosophes en herbe qui seront initiés « pas à pas » à ce type de lecture.

Toutefois, cette littérature présuppose que ni la liberté de recherche, ni la liberté de publication de ces recherches n’est garantie. Dans une société véritablement libérale, son utilité serait donc questionnable.

Pour Strauss, elle a toutefois toute sa pertinence car les œuvres des grands écrivains du passé sont belles d’apparence et encore plus pour leurs trésors cachés, qui ne se dévoilent qu’après un long et difficile travail. C’est selon lui ce que les philosophes avaient à l’esprit lorsqu’ils soulignaient l’importance accordée à l’éducation.


Pourquoi Lacan s’intéressera t’il à cet ouvrage, au point de le citer à plusieurs reprises ou d’évoquer ses thèses indirectement ?

Mon hypothèse, que je propose au débat, est qu’il repère précisément chez Strauss soit des thèses qu’il pourra reprendre à son compte, soit des thèses qu’il a lui-même formulées.
Il y a en effet une grande proximité entre certaines formulations de Léo Strauss et de Lacan.
Et notamment sur les questions centrales : du désir, de la vérité, et du social, dans leur lien avec les lois du langage, précisément celle qui concerne la métonymie, dont il nous a dit qu’elle est le trope le plus à même de déjouer la censure – comme dans le rêve avec le déplacement – die Verschiebung - qui est son équivalent .

Sur la question du désir

Ainsi, dès son premier séminaire Les écrits techniques de Freud, dans la leçon du 16 juin 1954, alors qu’il a abordé la question du transfert ; il avance :

« … le dernier sens de cette parole – la parole du sujet - que nous pouvons analyser par étages, c'est en trouver toutes sortes de choses entre les lignes de ce que dit le sujet, mais ce que nous trouvons en dernier, c'est en effet quelque chose, mais quelque chose qui est aussi une parole; et ce quelque chose qui est aussi une parole est exactement ce rapport existentiel, fondamental, de l'homme suspendu devant l'objet de son désir. »

La semaine suivante, dans la leçon du 23 juin 1954, il évoque Le Guide des égarés de Maïmonide, dont on se souvient qu’il est un des objets d’étude de Strauss dans son livre.

Il reprend la question du transfert :

« Et qu'est-ce que Freud appelle Übertragung ? - Il a auparavant rappelé que le terme apparait chez Freud pour la première fois dans le chapitre 7 de la Traumdeutung, Psychologie des processus du rêve à propos de l’accomplissement des désirs dans le rêve. -

C'est, dit-il « Le phénomène constitué par ceci qu'un certain désir refoulé par le sujet, pour lequel il n'y a pas de traduction directe possible, c'est-à-dire qu'il est interdit à son mode de discours….Ce désir ne peut pas se faire reconnaître; pourquoi ? Parmi les éléments du refoulement, il faut bien vous dire qu'il y a quelque chose qui, aussi, participe de cet ineffable, en ce sens qu'il y a des relations essentielles qu'aucun discours ne peut exprimer suffisamment, sinon justement dans ce que j'appelai tout à l'heure l'entre-les-lignes.

Nous y viendrons la prochaine fois. Je vous ferai la comparaison entre la façon dont, par exemple, n'importe quel auteur ésotérique - j'ai choisi ce thème, puisque je comptais vous en parler aujourd'hui... Le guide des égarés, qui est un ouvrage ésotérique. La façon dont il présente, sa façon d'écrire, à savoir comment, délibérément, il organise son discours de façon telle que ce qu'il veut dire, c'est lui qui parle (Maïmonide), qui n'est pas dicible, soit compréhensible, puisse se révéler quand même…Je vous montrerai que la façon même dont il s'exprime, si vous voulez, est l'envers de ce que nous, nous appelons la lecture des tendances inconscientes dans les lapsus, les trous, les contentions, les répétitions. Ce que nous lisons est aussi quelque chose qui, dans le sujet, exprime mais là tout à fait spontanément et innocemment, comme délibérément il organise son discours. Nous y reviendrons.  Ces textes – ceux de Freud et de Maïmonide donc - valent la peine d'être rapprochés. »

A ma connaissance, il ne fera toutefois jamais ce commentaire du Guide.

Dans La relation d’objet, leçon du 23 janvier 1957, il revient sur cette question : ayant évoqué Dora et la jeune homosexuelle ( Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine – 1920) il avance :
« En d'autres termes, ce que la perversion exprime dans ce cas, c'est qu'elle s'exprime entre les lignes, par contrastes, par allusions, elle est cette façon qu'on a de parler de tout autre chose, mais qui nécessairement par une suite rigoureuse des termes qui sont mis en jeu, implique sa contrepartie qui est ce qu'on veut faire entendre à l'autre. En d'autres termes vous retrouvez là ce que j'ai appelé autrefois devant vous, au sens le plus large, la métonymie, c'est-à-dire faire entendre quelque chose en parlant de quelque chose de tout à fait autre… »

Dans le séminaire d’un autre à l’Autre, leçon du 4 décembre 1968, Lacan évoque la vérité en ces termes : « C'est pourquoi la vérité toujours s'insinue…mais peut s'inscrire aussi de façon parfaitement calculée…là où seulement elle a sa place : entre les lignes »

Le lien qui existe pour Lacan entre la métonymie et le désir fera l’objet de différentes formulations.
Dans L’instance de la lettre dans l’ICS, par exemple, il avance :
« Le symptôme est une métaphore et le désir est une métonymie, même si l’homme s’en gausse. »

Dans Le désir et son interprétation – Leçon du 12 novembre 58  « Le désir c’est la métonymie de l’être dans le sujet »


En 1946, il conclut son texte Propos sur la causalité psychique (Ecrits p. 193) par cette phrase : « Vous m’avez entendu, pour en situer la place dans la recherche, me référer avec dilection à Descartes et à Hegel. Il est assez à la mode de nos jours de « dépasser » les philosophes classiques…Ni Socrate, ni Descartes, ni Marx, ni Freud ne peuvent être « dépassés » en tant qu’ils ont mené leur recherche avec cette passion de dévoiler qui a un objet : la vérité. »

Sur le social

« Si nous devons prendre au sérieux la dénonciation freudienne de la fallace de ces satisfactions dites morales, pour autant qu’une agressivité s’y dissimule qui réalise cette performance de dérober à celui qui l’exerce, sa jouissance, tout en répercutant sans fin sur ses partenaires sociaux son méfait, ce qu’indiquent ces longues « conditionnelles circonstancielles » est exactement l’équivalent du Malaise de la Civilisation dans l’œuvre de Freud… »

Et il poursuit :

« …Alors on doit se demander par quels moyens opérer honnêtement avec le désir, c’est-à-dire… ...comment préserver le désir, préserver ce qu’on peut appeler une relation simple ou salubre du désir à cet acte (le principe du bien agir). Ne mâchons pas les mots de ce que veut dire salubre dans le sens de l’expérience freudienne : ceci veut dire débarrassé - aussi débarrassé que possible - de cette infection….cette infection qui est le fond grouillant de tout établissement social comme tel. »
Le transfert – Leçon du 16 novembre 1960

On peut ainsi retrouver chez Lacan l’importance fondamentale des lois du langage dans toute production intellectuelle ou sociale

Cette lecture entre les lignes serait donc celle qu’effectue le psychanalyste à partir de la parole de ses patients. Où la vérité ne peut que se mi-dire. Si pour Strauss, l’écriture ésotérique contourne la censure politique ou sociale pour affirmer la vérité de la Raison, pour Lacan, c’est par la métonymie que l’analysant dévoile la vérité de son désir, à son insu. 

Tel un message chiffré à déchiffrer, comme il l’évoque dans Télévision, et qui fait le quotidien de notre pratique.