mardi 16 septembre 2014

La persécution et l'art d'écrire : Lacan avec Strauss




Léo Strauss (1899-1973)



Intervention de Serge Zagdanski au séminaire de Claude Landman et Stéphane Thibierge : La psychanalyse entre lecture et écriture. 

Mai 2013 - Association Lacanienne Internationale

En mai 1957, paraît dans le volume 3 de La Psychanalyse, un texte de Lacan intitulé L’instance de la lettre dans l’ICS ou la raison depuis Freud, issu d’un entretien ayant eu lieu à la Sorbonne le 9 mai 1957 devant un auditoire de « littéraires » comme il le précise. 
1957, c’est aussi l’année du début de son séminaire sur Les formations de l’inconscient.  Et dès la première leçon de ce dernier, le 6 novembre, Lacan évoque ce texte sur lequel il reviendra à sept reprises durant son séminaire, marquant ainsi l’importance qu’il lui accorde :

« Nous avons pris cette année pour thème de notre séminaire les formations de l'inconscient. Ceux d'entre vous…qui étaient hier soir à notre séance scientifique, sont déjà au diapason, et savent que les questions que nous poserons ici concernent, cette fois de façon directe, la fonction dans l'inconscient de ce que nous avons élaboré au cours des années précédentes comme étant le signifiant. Un certain nombre d'entre vous - je m'exprime ainsi parce que mes ambitions sont modestes - ont, je l'espère, lu l'article que j'ai fait passer …sous le titre L'Instance de la lettre dans l'inconscient. Ceux qui auront eu ce courage seront bien placés, voire mieux placés que les autres, pour suivre ce dont il va s'agir. »
Comment s’organise cet article ? En trois chapitres dont le premier s’intitule : Le sens de la lettre, le second La lettre dans l’ics et le troisième La lettre, l’être et l’autre. Je n’évoquerai que le premier pour introduire mon propos sur l’ouvrage de Léo Strauss.

Le sens de la lettre, donc.
Si l’expérience de la psychanalyse est celle de la parole, écrit Lacan, elle met à jour également que dans l’inconscient, c’est la structure du langage qui prévaut. Langage qui préexiste à l’entrée que le sujet y fera.
Ce langage est l’objet d’une science : la linguistique, qui s’est fondée sur l’algorithme de Ferdinand de Saussure, signifié sur signifiant, inversé par Lacan en signifiant sur signifié, et qui forme le signe. Signifiant et signifié sont deux ordres distincts, séparés par une barre résistante à la signification.
Je ne m’attarderai pas plus sur ces éléments qui ont été souvent évoqués ici.
Toutefois, nous dit Lacan, le signifiant, de structure est articulé. C’est-à-dire qu’il est composé d’éléments différentiels – ce sont les phonèmes – qui sont eux-mêmes organisés selon les lois d’un ordre fermé. La chaîne signifiante offrant le « substrat topologique », pour reprendre son expression. Chaîne signifiante qui présente la particularité d’être utilisée pour signifier tout autre chose que ce qu’elle dit :
« Il me suffit en effet de planter mon arbre - Lacan vient d’évoquer ce signifiant qui est utilisé par de Saussure dans son Cours de linguistique générale pour définir la différence entre signifiant, signifié et signe – Chapitre La nature du signe linguistique page 97 – il me suffit en effet de planter mon arbre dans la locution : grimper à l’arbre, voire de projeter sur lui l’éclairage narquois qu’un contexte de description donne au mot : arborer pour ne pas me laisser emprisonner dans un quelconque communiqué des faits, si officiel soit-il et, si je sais la vérité, la faire entendre malgré toutes les censures entre les lignes par le seul signifiant que peuvent constituer mes acrobaties à travers les branches de l’arbre, provocantes jusqu’au burlesque ou seulement sensibles à un œil exercé, selon que je veux être entendu de la foule ou de quelques uns. » (Ecrits, p. 505)

Ce passage s’éclairera avec ce que je dirai tout à l’heure à propos de la thèse du livre de Léo Strauss.
Et Lacan de préciser : « cette fonction signifiante qui se dépeint ainsi dans le langage a un nom. » 
Ce nom c’est celui du trope appelé métonymie.

La métonymie, qu’y trouve l’homme poursuit-il : « si ce doit être plus que le pouvoir de tourner les obstacles de la censure sociale ? Cette forme qui donne son champ à la vérité dans son oppression, ne manifeste-elle pas quelque servitude inhérente à sa présentation ?

On lira avec profit le livre où Léo Strauss…médite sur les rapports de l’art d’écrire à la persécution. En y serrant au plus près la sorte de connaturalité qui noue cet art à cette condition, il laisse apercevoir ce quelque chose qui impose ici sa forme, dans l’effet de la vérité sur le désir. » (Ecrits, p. 508)

J’ai donc lu le livre de Léo Strauss, La persécution et l’art d’écrire.

Qui est Léo Strauss
Léo Strauss naît en Allemagne en 1899 dans une famille juive orthodoxe. Après des études secondaires au cours desquelles il découvre Nietzsche dont il dira qu’il «« croyait littéralement tout ce qu'il lisait de lui. » il poursuit sa formation à l’université de Marbourg - la plus ancienne université protestante – puis part étudier à Hambourg où il suit les cours de Ernst Cassirer – philosophe allemand néo-kantien – qui supervisera sa thèse de doctorat (Théorie de la Connaissance dans la pensée de Jacobi - Friedrich Heinrich Jacobi, né à Düsseldorf le 25 janvier 1743 et mort à Munich le 10 mars 1819, est un philosophe et écrivain allemand.)

Il passe ensuite une année à Fribourg-en-Brisgau où il suit le cours d’Edmond Husserl – fondateur de la phénoménologie – dont l’assistant est un certain Martin Heidegger.
Après avoir occupé un poste à l’Académie du Judaïsme de Berlin, il quitte l’Allemagne pour Paris, où il retrouvera d’autres émigrés qu’il a connus durant son séjour à Berlin comme Alexandre Koyré (histoire des sciences) dont Lacan sera un lecteur assidu – et qu’il cite dans La science et la vérité - ou encore Alexandre Kojève qui tiendra en France entre 1933 et 1939 à l’Ecole Pratique des Hautes études, un séminaire sur la Phénoménologie de l’esprit de Hegel auquel assistera notamment Lacan (mais aussi Merleau-Ponty, Bataille, Caillois, Raymond Aron, Jean Hyppolyte…)

Léo Strauss entretiendra d’ailleurs une longue correspondance avec Kojève entre 1932 et 1965 qui sera publiée sous le titre De la tyrannie. (1997 - Gallimard)

En 1937, après avoir séjourné Angleterre, il rejoint les Etats-Unis où il s’installe définitivement.
Il y mènera une carrière d’universitaire et de chercheur et fréquentera les universités les plus prestigieuses. Notamment : Columbia, mais aussi la New School for social Research où se trouvent de nombreux émigrés juifs ayant fui le nazisme dont Hannah Arendt et Hans Jonas – élève de Heidegger – mais aussi Claude Lévy-Strauss qui viendra y enseigner pendant la guerre, ou encore l’Université de Chicago où il finira sa carrière.

Léo Strauss a publié de nombreux ouvrages dans lesquels il convoque les grands penseurs de la Tradition : Platon, Socrate, Maïmonide, Spinoza, Machiavel…

Son oeuvre est organisée autour d’une question centrale : le rapport entre la Raison et la révélation. Il interroge donc la tradition des trois monothéismes et leur relation avec la philosophie et pose les bases d’une tension entre raison et révélation autour de questions essentielles sur la vérité de la Loi : qu'est-ce que la vie bonne ? Quel est le meilleur régime ? Qu'est-ce que la justice ? Comment accède-t-on à la connaissance de la Loi ?

Pour Léo Strauss, ces questions sont traditionnellement portées dans la Cité par les poètes, les philosophes, les législateurs et les prophètes. Toutefois, pour divulguer ses positions, ses options, le philosophe, le penseur, doit pratiquer l’art d’écrire, c’est-à-dire l’écriture ésotérique.

C’est la thèse de La persécution et l’art d’écrire que je vais maintenant vous présenter.

J’ajouterai que si Léo Strauss est peu connu en France, son nom a toutefois défrayé la chronique il y a quelques années lors de la présidence de Georges Bush junior. En effet, on l’a associé aux néo-conservateurs qui dirigeaient alors l’administration américaine et dont certains membre avaient été ses élèves ou élèves de ses disciples à l’université de Chicago, et en particulier Paul Wolfowitz qui fut notamment secrétaire d’État adjoint à la défense entre 2001 et 2005. Sa fille contestera formellement cette lignée dans un article du New York Times publié en 2003 et intitulé : The real Leo Strauss

La persécution et l’art d’écrire – Leo Strauss – 1952 (Free press)
Les textes qui composent ce recueil ont été publiés pour la première fois entre 1941 et 1948, durant une période où Strauss, installé depuis peu aux Etats-Unis poursuit ses recherches sur le problème du rapport entre la religion, la philosophie et la politique.
Le livre s’organise autour de 5 chapitres, dont les 2 premiers sont introductifs et les 3 suivants la mise en application des principes de lecture définis précédemment :

Le caractère littéraire du Guide des égarés de Maïmonide qui tente de résoudre la question d’une corrélation possible entre la loi révélée dans la tradition juive et la loi de la raison – la philosophie,
La Loi de la Raison dans le Kuzari classique de la philosophie juive médiévale, composé par le rabbin Juda Halevi,

Comment étudier le Traité théologico politique de Spinoza qui lui aussi s’attelle à la question de la réduction de la tension qui existe entre la loi révélée et la raison.

Je ne m’attacherai ce soir qu’aux deux premiers chapitres : l’introduction proprement dite et le premier article qui donne son titre à l’ouvrage, La persécution et l’art d’écrire.

Introduction

Dans cette introduction, Strauss avance que la matière de ces essais constitue une sociologie de la connaissance : c’est-à-dire qu’il s’intéresse à la connaissance humaine comme phénomène social, dont l’élaboration est influencée ou déterminée par des circonstances sociales et historiques.

La sociologie de la connaissance s’intéresse à l’étude de la connaissance et devrait donc à ce titre, s’intéresser à la philosophie. Toutefois, pour Strauss, il n’existe pas de sociologie de la philosophie : c’est son projet qui l’entraîne dans une étude des philosophies juive et islamique du Moyen Age.
Ces dernières, explique t’il ont été ravalées par rapport à la scolastique chrétienne dont elles ne seraient que des ébauches erronées.

D’une part parce que la différence essentielle entre la scolastique chrétienne et les philosophies juive et musulmane tient à des sources littéraires différentes : la scolastique chrétienne – Thomas d’Aquin - s’est intéressée à La Politique d’Aristote, à Cicéron et aux juristes romains alors que la philosophie médiévale juive et musulmane – Maïmonide, Fârâbî, Averroès, Avicenne – au Platon des Lois et de la République.

D’autre part, parce que pour le chrétien, la doctrine sacrée est la théologie révélée. Pour le Juif et le musulman, la doctrine sacrée est au moins dans un premier temps, l’interprétation juridique de la Loi divine – Talmud ou fiqh ( jurisprudence islamique relative aux avis juridiques pris par les juristes de l'islam sur les limites à ne pas dépasser par les musulmans)

Ces différences expliquent ainsi le traitement réservée à la philosophie dans les différentes traditions : pour la première, la chrétienne il n’y a pas de contradiction avec la philosophie qui est convoquée pour qui veut étudier la doctrine sacrée.
Dans les deux autres traditions, et plus particulièrement dans la tradition juive, l’étude du Talmud, i.e. de l’ensemble des lois juridiques régissant la cité, rend la philosophie sans objet.

C’est pour cette raison que le Guide des égarés de Maïmonide, équivalent de la Summa Theologica (Somme théologique) de Thomas d’Aquin, restera sans aucune autorité dans le monde juif.

Le statut de la philosophie dans le monde juif et musulman était précaire, tout comme il l’était dans la Grèce antique où les philosophes étaient en grave danger – on pense à Socrate.
Ce qui permit à la philosophie de se déployer dans la sphère privée, au-delà de la sphère politique – alors que dans la tradition chrétienne, en la reconnaissant officiellement, L’Eglise la mettra sous surveillance.

Toutefois, avance Strauss, c’est structurellement que la philosophie est un danger : « Comprendre ce danger et les formes variées qu’il a prises et qu’il peut prendre, est la tâche principale de la sociologie de la philosophie. »

C’est l’objet de l’article La persécution et l’art d’écrire que je vais maintenant aborder.
Pour Strauss, certains pays après avoir joui d’une totale liberté d’opinion pendant un siècle - il faut se rappeler que ce texte est écrit en 1941 - voient les discours publics soumis au dogme de leurs dirigeants. Il se propose d’en analyser les effets sur les pensées et les actions.

Ces discours, répétés inlassablement par les dirigeants politiques, convainquent la majorité de la population, non pas tant par la coercition – qui n’emporte aucune conviction - que par la persécution qui oblige les intellectuels au silence.
A cela s’ajoute que « selon la pensée de bien des être ordinaires » les affirmations des dirigeants, ou de ceux qui occupent des positions respectées et responsables sont par définition la vérité.

En revanche, pour ceux qui refusent cette logique, ceux qui sont capables d’une pensée indépendante, « La persécution ne peut même pas empêcher l’expression publique de la vérité hétérodoxe, car un homme dont la pensée est indépendante peut exprimer publiquement ses opinions sans dommage, pourvu qu’il agisse avec prudence. Il peut même les faire imprimer sans courir aucun danger pourvu qu’il soit capable d’écrire entre les lignes. »

Cette métaphore, précise t’il, s’origine dans l’obligation faite aux écrivains qui soutiennent une opinion hétérodoxe, de développer, face à la persécution, une technique particulière d’écriture. Pratique, qui selon Strauss, remonte aux rhéteurs de l’Antiquité.

Revenant à la modernité, Strauss évoque l’exemple d’un historien « du régime » comme l’on pourrait dire aujourd'hui qui, souhaitant contester l’interprétation officielle de l’histoire de la religion, n’aurait d’autre moyen offert par la persécution que de glisser dans un texte apologétique du régime en place, « quelques phrases dans un style alerte et concis susceptible d’attirer l’attention des jeunes gens qui aiment penser…La persécution donne ainsi naissance …à un type particulier de littérature dans lequel la vérité sur toutes les questions cruciales est présentée exclusivement entre les lignes. Cette littérature s’adresse, non pas à tous les lecteurs mais seulement au lecteur intelligent et digne de foi. »
Et d’ajouter sur un mode mi ironique mi comique : cette littérature « a tous les avantages de la communication privée –entendu au sens de celle adressée aux relations sures - sans avoir son plus grand désavantage – n’atteindre que les relations de l’écrivain. Elle a tous les avantages de la communication publique - sans avoir son plus grand désavantage – la peine capitale pour son 
auteur. »

Cette écriture entre les lignes poursuit-il n’est pas l’apanage du présent.

Pour Strauss en effet, « la répression de la pensée indépendante a existé fréquemment dans le passé » et « les époques antérieures ont produit proportionnellement autant d’hommes capables de pensée indépendante qu’il en existe aujourd'hui, et (que )certains de ces hommes au moins, joignaient la prudence à l’intelligence. On peut ainsi se demander si certains grands écrivains du passé n’ont pas adapté leur technique littéraire aux exigences de la persécution, en exprimant exclusivement entre les lignes leurs opinions sur toutes les questions cruciales d’alors. »

Cette thèse étant toutefois controversée au sein même des « lecteurs attentifs et « n’aboutissant pas à un accord complet entre tous les spécialistes » Strauss donne quelques règles de cette lecture entre les lignes : 

- Il est interdit de lire entre les lignes dans tous les cas où cela n’apporte pas une exactitude plus grande que si l’on s’en abstient,

- Une lecture entre les lignes est légitime si et seulement si elle s’appuie sur un examen exact des énoncés explicites de l’auteur,

- L’opinion réelle d’un auteur n’est pas nécessairement identique à celle qu’il exprime dans le plus grand nombre de ses passages, etc., etc.…


L’article se termine par l’étude des modalités de cette persécution à travers l’histoire :
Strauss reconnaît différents types de persécution : de l’Inquisition, type le plus cruel, au moins sévère, le simple ostracisme social.

Et d’ajouter que c’est entre ces deux extrêmes que se situent les plus importants penseurs ou écrivains. Dont certains ont été victimes à divers degrés d’une persécution plus tangible que le simple ostracisme social.

Depuis la Grèce antique avec Socrate, Platon , Aristote à l’Europe des XVIIe et XVIII e siècles avec Descartes , Hobbes , Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Lessing, Kant..en passant par le moyen-âge en terre d’Islam avec Avicenne, Averroès et Maïmonide.


A partir du XVIIe siècle, poursuit-il, les philosophes modernes sont plus audacieux que les pré-modernes et un nombre toujours croissant de penseurs hétérodoxes vont publier leurs ouvrages pour 
« remplacer le royaume des ténèbres par la république de la lumière universelle » : ils pensent en effet que la persécution est la conséquence d’une construction imparfaite du corps politique. Ils prônent l’éducation populaire. Leurs ouvrages se donnent ainsi à une lecture entre les lignes plus aisée.

Alors que les philosophes antérieurs pensaient que la philosophie ou la science étaient essentiellement le privilège du « plus petit nombre. Ils étaient convaincus que la philosophie était en elle-même suspecte et odieuse pour la majorité des hommes. »

Cette appréciation conduisant à la conclusion que « la communication publique de la vérité philosophique ou scientifique n’était pas seulement impossible ou indésirable à leur époque mais en tous les temps...»

Et Strauss de conclure : les philosophes qui ont choisi la voie des écrits exotériques – par opposition à ésotériques – sont contraints à énoncer de « nobles mensonges » des « contes vraisemblables » ou encore des « opinions probables ».

La littérature exotérique comporte donc deux enseignements : l’un populaire, édifiant, destiné au plus grand nombre et un enseignement philosophique sur les sujets les plus importants, indiqués seulement entre les lignes. Ces livres sont destinés avant tout aux philosophes en herbe qui seront initiés « pas à pas » à ce type de lecture.

Toutefois, cette littérature présuppose que ni la liberté de recherche, ni la liberté de publication de ces recherches n’est garantie. Dans une société véritablement libérale, son utilité serait donc questionnable.

Pour Strauss, elle a toutefois toute sa pertinence car les œuvres des grands écrivains du passé sont belles d’apparence et encore plus pour leurs trésors cachés, qui ne se dévoilent qu’après un long et difficile travail. C’est selon lui ce que les philosophes avaient à l’esprit lorsqu’ils soulignaient l’importance accordée à l’éducation.


Pourquoi Lacan s’intéressera t’il à cet ouvrage, au point de le citer à plusieurs reprises ou d’évoquer ses thèses indirectement ?

Mon hypothèse, que je propose au débat, est qu’il repère précisément chez Strauss soit des thèses qu’il pourra reprendre à son compte, soit des thèses qu’il a lui-même formulées.
Il y a en effet une grande proximité entre certaines formulations de Léo Strauss et de Lacan.
Et notamment sur les questions centrales : du désir, de la vérité, et du social, dans leur lien avec les lois du langage, précisément celle qui concerne la métonymie, dont il nous a dit qu’elle est le trope le plus à même de déjouer la censure – comme dans le rêve avec le déplacement – die Verschiebung - qui est son équivalent .

Sur la question du désir

Ainsi, dès son premier séminaire Les écrits techniques de Freud, dans la leçon du 16 juin 1954, alors qu’il a abordé la question du transfert ; il avance :

« … le dernier sens de cette parole – la parole du sujet - que nous pouvons analyser par étages, c'est en trouver toutes sortes de choses entre les lignes de ce que dit le sujet, mais ce que nous trouvons en dernier, c'est en effet quelque chose, mais quelque chose qui est aussi une parole; et ce quelque chose qui est aussi une parole est exactement ce rapport existentiel, fondamental, de l'homme suspendu devant l'objet de son désir. »

La semaine suivante, dans la leçon du 23 juin 1954, il évoque Le Guide des égarés de Maïmonide, dont on se souvient qu’il est un des objets d’étude de Strauss dans son livre.

Il reprend la question du transfert :

« Et qu'est-ce que Freud appelle Übertragung ? - Il a auparavant rappelé que le terme apparait chez Freud pour la première fois dans le chapitre 7 de la Traumdeutung, Psychologie des processus du rêve à propos de l’accomplissement des désirs dans le rêve. -

C'est, dit-il « Le phénomène constitué par ceci qu'un certain désir refoulé par le sujet, pour lequel il n'y a pas de traduction directe possible, c'est-à-dire qu'il est interdit à son mode de discours….Ce désir ne peut pas se faire reconnaître; pourquoi ? Parmi les éléments du refoulement, il faut bien vous dire qu'il y a quelque chose qui, aussi, participe de cet ineffable, en ce sens qu'il y a des relations essentielles qu'aucun discours ne peut exprimer suffisamment, sinon justement dans ce que j'appelai tout à l'heure l'entre-les-lignes.

Nous y viendrons la prochaine fois. Je vous ferai la comparaison entre la façon dont, par exemple, n'importe quel auteur ésotérique - j'ai choisi ce thème, puisque je comptais vous en parler aujourd'hui... Le guide des égarés, qui est un ouvrage ésotérique. La façon dont il présente, sa façon d'écrire, à savoir comment, délibérément, il organise son discours de façon telle que ce qu'il veut dire, c'est lui qui parle (Maïmonide), qui n'est pas dicible, soit compréhensible, puisse se révéler quand même…Je vous montrerai que la façon même dont il s'exprime, si vous voulez, est l'envers de ce que nous, nous appelons la lecture des tendances inconscientes dans les lapsus, les trous, les contentions, les répétitions. Ce que nous lisons est aussi quelque chose qui, dans le sujet, exprime mais là tout à fait spontanément et innocemment, comme délibérément il organise son discours. Nous y reviendrons.  Ces textes – ceux de Freud et de Maïmonide donc - valent la peine d'être rapprochés. »

A ma connaissance, il ne fera toutefois jamais ce commentaire du Guide.

Dans La relation d’objet, leçon du 23 janvier 1957, il revient sur cette question : ayant évoqué Dora et la jeune homosexuelle ( Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine – 1920) il avance :
« En d'autres termes, ce que la perversion exprime dans ce cas, c'est qu'elle s'exprime entre les lignes, par contrastes, par allusions, elle est cette façon qu'on a de parler de tout autre chose, mais qui nécessairement par une suite rigoureuse des termes qui sont mis en jeu, implique sa contrepartie qui est ce qu'on veut faire entendre à l'autre. En d'autres termes vous retrouvez là ce que j'ai appelé autrefois devant vous, au sens le plus large, la métonymie, c'est-à-dire faire entendre quelque chose en parlant de quelque chose de tout à fait autre… »

Dans le séminaire d’un autre à l’Autre, leçon du 4 décembre 1968, Lacan évoque la vérité en ces termes : « C'est pourquoi la vérité toujours s'insinue…mais peut s'inscrire aussi de façon parfaitement calculée…là où seulement elle a sa place : entre les lignes »

Le lien qui existe pour Lacan entre la métonymie et le désir fera l’objet de différentes formulations.
Dans L’instance de la lettre dans l’ICS, par exemple, il avance :
« Le symptôme est une métaphore et le désir est une métonymie, même si l’homme s’en gausse. »

Dans Le désir et son interprétation – Leçon du 12 novembre 58  « Le désir c’est la métonymie de l’être dans le sujet »


En 1946, il conclut son texte Propos sur la causalité psychique (Ecrits p. 193) par cette phrase : « Vous m’avez entendu, pour en situer la place dans la recherche, me référer avec dilection à Descartes et à Hegel. Il est assez à la mode de nos jours de « dépasser » les philosophes classiques…Ni Socrate, ni Descartes, ni Marx, ni Freud ne peuvent être « dépassés » en tant qu’ils ont mené leur recherche avec cette passion de dévoiler qui a un objet : la vérité. »

Sur le social

« Si nous devons prendre au sérieux la dénonciation freudienne de la fallace de ces satisfactions dites morales, pour autant qu’une agressivité s’y dissimule qui réalise cette performance de dérober à celui qui l’exerce, sa jouissance, tout en répercutant sans fin sur ses partenaires sociaux son méfait, ce qu’indiquent ces longues « conditionnelles circonstancielles » est exactement l’équivalent du Malaise de la Civilisation dans l’œuvre de Freud… »

Et il poursuit :

« …Alors on doit se demander par quels moyens opérer honnêtement avec le désir, c’est-à-dire… ...comment préserver le désir, préserver ce qu’on peut appeler une relation simple ou salubre du désir à cet acte (le principe du bien agir). Ne mâchons pas les mots de ce que veut dire salubre dans le sens de l’expérience freudienne : ceci veut dire débarrassé - aussi débarrassé que possible - de cette infection….cette infection qui est le fond grouillant de tout établissement social comme tel. »
Le transfert – Leçon du 16 novembre 1960

On peut ainsi retrouver chez Lacan l’importance fondamentale des lois du langage dans toute production intellectuelle ou sociale

Cette lecture entre les lignes serait donc celle qu’effectue le psychanalyste à partir de la parole de ses patients. Où la vérité ne peut que se mi-dire. Si pour Strauss, l’écriture ésotérique contourne la censure politique ou sociale pour affirmer la vérité de la Raison, pour Lacan, c’est par la métonymie que l’analysant dévoile la vérité de son désir, à son insu. 

Tel un message chiffré à déchiffrer, comme il l’évoque dans Télévision, et qui fait le quotidien de notre pratique.