vendredi 10 novembre 2017

Deuil, mélancolie et dépression : une archéologie du traumatisme.

Conférence prononcée le 22 février 2017 à l’Association lacanienne internationale

« Si un jour j’ai inventé ce que c’était l’objet petit a, c’est que c’est écrit dans Trauer und 
Melancolie »
Jacques Lacan - Louvain 1972

Je vous propose ce soir une exploration au coeur de trois affections : le deuil, la mélancolie et la dépression dans leur relation à ce que l’on appelle le traumatisme psychique. 

Sur le titre d’abord : relisant récemment  Constructions dans l’analyse (1937) j’ai eu l’étonnement de constater que Freud y utilise la métaphore de l’archéologue pour éclairer le travail du psychanalyste. Je l’avais oubliée.Transmission inconsciente donc.

Sur le choix de ces affections : plusieurs raisons à cela.

1. Un questionnement issu de ma pratique,
2. Une réflexion suggérée par ma lecture de Freud et de Lacan,
3. Et parce ce que ce sont des affections souvent en étroite relation.

Cette intervention s’inscrit dans un cycle de conférences afférentes à la question centrale en psychanalyse du traumatisme psychique. 

Ce que nous pouvons avancer en introduction, et qui se vérifie quotidiennement, dans notre pratique notamment, c’est que traumatisme psychique est un signifiant. 

Un signifiant qui comme tel, implique donc de nombreuses significations. 

Signifiant apporté fréquemment par nos patients pour, dans un premier temps en tout cas, nous expliquer ce qu’il en serait de la cause de leurs difficultés : il y a un point, un moment, une situation particulière de leur histoire singulière qui originerait leur mal-être, leur souffrance, leurs difficultés.  

Le traumatisme psychique n’est pas selon moi une notion simple : je parle de notion et non pas de concept car la notion s’en distingue dans la mesure où elle est une connaissance assez imprécise alors que le concept - qui se dit d’ailleurs Begriff en allemand, qui vient de greifen et qui signifie saisir, prendre dans ses pinces, dans ses mâchoires - le concept donc induit quelque chose qui est de l’ordre de la prise. 

De plus, comme Freud le souligne, la question de la causalité psychique est éminemment complexe. Et c’est une belle leçon clinique qu’il nous donne quand il affirme dans son texte Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine (1920) : 

« Nous nous sommes faits une idée d'ensemble sur les forces qui ont fait passer la libido de la jeune fille de la position œdipienne normale à l'homosexualité et sur les voies psychiques qui ont été empruntées en l’occurrence. 

Parmi ces forces motrices figurait au premier chef l'impression produite par la naissance du petit frère, ce qui nous incline à classer le cas parmi les cas d’inversion tardivement acquise.

Mais ici nous sommes rendu attentif à un état de choses qui s'est déjà présenté à nous dans beaucoup d'autres exemples d'élucidation psychanalytique d'un processus psychique. 

Aussi longtemps que nous en poursuivons le développement à partir de son résultat final, en remontant, ce qui se constitue sous nos yeux est une connexion sans lacunes et nous tenons l'idée que nous en avons pour complètement satisfaisante, voire exhaustive.

Mais si nous prenons la voie inverse, si nous partons des présuppositions découvertes par l’analyse et si nous cherchons à suivre celles-ci jusqu'à leur résultat, alors l'impression d'un enchaînement nécessaire et qu'il serait impossible de déterminer autrement nous quitte complètement.  

Nous remarquons aussitôt qu'il aurait pu également en résulter quelque chose d'autre, et cet autre résultat nous aurions pu tout aussi bien le comprendre et l’expliquer. 

La synthèse n'est donc pas aussi satisfaisante que l'analyse; en d'autres termes, nous ne serions pas en état, à partir de la connaissance des présuppositions, de prédire la nature du résultat. »

Lacan, comme en écho, affirme dans la première leçon de son séminaire de 1955-1956 consacré aux psychoses : « …pour ceux qui n'y seraient pas encore je le leur dis : le grand secret de la psychanalyse c'est qu'il n'y a pas de psychogenèse. »


Deuil et mélancolie 

Deuil, mélancolie et dépression donc. Lorsqu’on les évoque, il vient immédiatement à l’esprit des lecteurs de Freud ce texte considérable, au nombre de ceux qui comme Pourquoi la guerre ?, Le Malaise dans la civilisation, L’avenir d’une illusion, L’homme Moïse et la religion monothéiste … sont devenus indissociables de leur objet. 

Ce texte c’est Deuil et mélancolie, écrit en 1915 et publié en 1917, traduit de l’allemand Trauer und Melancolie
Trauer c’est le deuil, avec la même racine que traurig qui signifie triste.
Mais c’est aussi la douleur et l’affliction. 
Comme en français d’ailleurs puisque deuil vient du latin dolus ou dolium qui signifie douleur. 
Quant à Melancolie, en allemand comme en français, elle vient du grec et signifie bile noire. 
Quel est l’objet de Deuil et mélancolie ?

Eh bien c’est justement la question de la relation d’objet, c’est-à-dire la question de la perte ou du manque de l’objet. En effet, Freud met d’emblée en relation, en perspective : 

D’une part : 
  • un évènement de chaque vie humaine qu’est la perte d’un être cher mais aussi le renoncement à une abstraction - un idéal, un amour - et leurs conséquences que l’on appelle le deuil, d’une part

    Et d’autre part : 
  • un état clinique, une affection qui ressortit à la psychopathologie.  

Voilà comment Freud introduit son texte : 

«  Nous allons tenter d’éclairer la nature de la mélancolie en la comparant à l’affect normal du deuil. »

Le pathologique à la lumière du normal pourrait-on dire, si ce signifiant a toutefois un sens en psychanalyse. D’ailleurs Freud a pu dire aussi que le deuil n’est pas considéré comme pathologique car nous savons si bien l’expliquer.

Avec toutefois cet avertissement : « la mélancolie prend des formes tellement variées qu’il sera difficile de tirer un enseignement universel de cette étude, sachant de plus qu’elle prend parfois des allures plus somatiques que psychogènes. »

Il y a là très certainement la raison de l’évocation sous le même signifiant d’états différents et également la question de la structure de la mélancolie : névrose ou psychose. J’y reviendrai plus tard.  

Dans le deuil, poursuit-il, comme dans la mélancolie, il y a la perte d’un objet : cependant, et pour des raisons de constitution morbide apparaît chez certaines personnes, à la place du deuil, l’état pathologique qu’est la mélancolie.

Qu’est-ce qui caractérise donc la mélancolie ?

Sans me livrer à sa généalogie, je ferai simplement remarquer qu’elle a intéressé de tous temps aussi bien :
la philosophie - elle ne manque pas d’être discutée par Aristote ou par Platon - que la théologie : on pense aux pères de l’Eglise qui la renommeront acedia ( dégout, indifférence en latin) pour y voir « l’extinction de la voie de l’âme et de la communication avec l’âme spirituelle et avec Dieu » comme le rappelle O. Douville dans son commentaire du texte de Freud. Ainsi, pour Thomas d’Aquin, c’est un péché mortel car elle empêche de se plier au service de Dieu.

On pense également à Chateaubriand qui dans le Génie du Christianisme affirme : « Il y a dans la mélancolie de Job quelque chose de surnaturel » faisant référence à une cause divine de son état.
Ou bien encore la médecine et cela dès l’Antiquité grecque.
Sans oublier la psychiatrie avec Pinel (1745-1826) et Esquirol (1772-1840) au XIXe siècle. 

Pour ce qui concerne la psychanalyse, elle apparait dès les premiers travaux de Freud : ainsi, le manuscrit G, adressé à Fliess fin 1985 (La naissance de la psychanalyse) s’intitule La Mélancolie 

Freud l’a déjà évoquée dans des lettres précédentes relativement à des patients, il l’a mentionnée dans le manuscrit D de mai 1984 dans lequel il établit le plan d’une recherche sur ce qu’il appelle Les grandes névroses, au rang desquelles il la place. 

Elle est parfois aussi dans ses occurrences associée à la dépression.

Dans ce manuscrit G, on retiendra trois points importants : 
  1. L’affect qui correspond à la mélancolie est celui du deuil, i.e. le regret amer de quelque chose de perdu. Il pourrait donc s’agir, dans la mélancolie d’une perte - d’une perte dans le domaine de la vie pulsionnelle.
  2. La névrose alimentaire parallèle à la mélancolie est  l'anorexie. L’anorexie de jeunes filles – qui est un trouble bien connu – m’apparaît après observation poussée, comme une forme de mélancolie chez les sujets à sexualité encore inachevée. La malade assure ne pas manger simplement parce qu'elle n'a pas faim. Perte d’appétit – dans le domaine sexuel perte de libido.
  3. Peut-être pourrait-on partir l'idée suivante : la mélancolie est un deuil provoqué par une perte de libido. Reste à savoir si cette formule peut expliquer l'apparition de la mélancolie et les particularités des mélancoliques. Nous en discuterons en nous reportant au schéma sexuel…

Revenons à Deuil et mélancolie. 

S’il procède à cette comparaison entre deuil et mélancolie, il s’empresse d’ajouter : 

- qu’il ne convient en aucun cas d’assimiler le deuil à un état morbide et encore moins d’avoir recours à un médecin pour le traiter, « bien qu’il apporte avec lui de lourdes anomalies au comportement ordinaire de la vie. » 
- que le temps fera son oeuvre et qu’il convient de ne pas le perturber. 

Le tableau de la mélancolie dont Freud dit qu’il est en tous points analogues à celui du deuil se présente ainsi :
  • Altération de l’humeur profondément douloureuse,
  • Suspension de l’intérêt pour le monde extérieur,
  • Perte de la capacité d’aimer, 
  • Inhibition à toute réalisation

    et
  • abaissement du sentiment d’estime de soi qui s’exprime par des reproches et une calomnie contre soi-même et qui va jusqu’à l’attente délirante du châtiment. 
En tous points analogues donc, à l’exception de ce dernier trait

Vient ensuite la description du travail effectué par le deuil : c’est un long processus, impliquant une dépense psychique importante au cours duquel « chacun des souvenirs et des attentes dans lesquels la libido était liée à l’objet est mobilisé, sur-investi et la dissolution de la libido s’effectue sur chacun. » 

Le travail de deuil serait donc un processus de désinvestissement libidinal, conduisant à son terme à une libération du moi et à une désinhibition. ( Ce sont les termes de Freud)

Désinhibition signifiant disparition de l’inhibition et du manque d’intérêt caractéristiques du deuil et de la mélancolie, mais aussi de la dépression. 

Perte d’un objet donc mais qui se caractérise dans la mélancolie d’être soustraite à la conscience : le mélancolique ne sait pas ce qu’il a perdu - alors que dans le deuil rien de ce qui concerne l’objet perdu ne l’est.  

Et s’il sait qui il a perdu - dans le cas d’une perte réelle-  rajoute Freud, il ne sait pas ce qu’il a, avec cette dernière, perdu. 

A ce sujet, on peut rappeler que Freud inaugure son texte en évoquant la perte d’une personne aimée mais également : « d’une abstraction venue occuper sa place comme la patrie, la liberté, un idéal. »

Pour prendre un exemple tiré de l’actualité politique, Jean-Luc Mélanchon a évoqué la dépression profonde dans laquelle il est tombé lorsque Lionel Jospin, candidat à la présidentielle en 2002 a été éliminé au premier tour au profit de Le Pen : "Je pleurais tout le temps, pas parce que j'avais de la peine, mais parce que le corps lâchait. Je n'arrivais plus à travailler. C'était un effondrement terrible. J'étais en ruine. Je m'en suis sorti grâce à la politique."

La question de l’idéal est d’ailleurs introduite par son texte de 1914, Pour introduire le narcissisme, contemporain de Deuil et Mélancolie donc.

Mais je ne l’aborderai pas ce soir.

Revenons à la mélancolie.

Il y a là une énigme poursuit Freud car il n’est pas possible dans la mélancolie « de savoir ce qui absorbe si complètement le malade »

Et si dans le deuil « le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c'est le moi lui-même. Le malade nous décrit son moi comme n’étant digne de rien, incapable d’aucune activité et moralement répréhensible; il se fait des reproches, s’injurie…il se rabaisse devant tout un chacun… » 

Et sans honte aucune. Bien aux contraire car il témoigne d’un « épanchement importun trouvant satisfaction dans sa propre mise à nu »

Son délire de petitesse (l’expression est de Freud) - principalement moral - le mélancolique se présentant comme étant d’une indignité présente et passée, son délire de petitesse donc se complète par une insomnie, un refus de la nourriture et un triomphe, hautement remarquable sur le plan psychologique, sur la pulsion qui contraint tout ce qui est vivant à s’accrocher à la vie. »

Triomphe de la pulsion de mort, donc, qui est en germe d’élaboration chez Freud et qui trouvera son point d’orgue théorique trois ans plus tard avec Au-delà du principe de plaisir.

Ainsi s’il y a perte de l’objet dans le deuil, dans la mélancolie c'est de la perte du moi dont il s’agit.

Et Freud d’évoquer, à la lumière de la mélancolie, ce qu’il en est de la constitution « du moi humain » : un clivage - le terme est de moi - au sein du moi entre une instance critique séparée du moi qui prend l’autre partie comme objet de jugement et de dépréciation. 

Cette instance il l’appelle conscience morale et nous avons là le prodrome de sa conceptualisation du surmoi qui interviendra en 1920 avec la publication de son texte Le moi et le ça. 

Toutefois ajoute t-il, il n’est pas difficile derrière les auto-reproches de discerner en fait des reproches adressées à une personne aimée, qui l’a été ou qui devrait l’être et qui se sont retournés contre la personne propre. 

Vous connaissez la célèbre expression qu’il emploie alors : « L’ombre du moi est ainsi tombée sur l’objet » - Der Schatten des Objekts fiel so auf das Ich - 

Comment expliquer ce phénomène : en d’autres termes sous l’effet de quel traumatisme le sujet procède t-il à une telle inversion ?

Pour Freud, la réponse se trouve dans : « une offense, une déception réelle de la part de la personne aimée » qui a 
« ébranlé la relation d’objet ». Les reproches adressés en conséquence à la personne aimée partent de cette dernière pour se retourner sur le moi propre. 

Le processus psychique sera alors le suivant : la libido qui aurait dû se retirer de l’objet choisi pour se déplacer  le cas échéant vers d’autres objets - comme dans le deuil - se trouve réinvestir le moi et de produit alors une identification du moi à l’objet abandonné : « L’ombre de l’objet est tombé sur le moi » 

Freud n’en dit toutefois pas plus sur « cette offense, cette déception réelle de la part de la personne aimée. »

Même s’il précise un peu plus loin qu’il y a dû avoir « nécessairement …une forte fixation à l’objet d’amour, mais d’autre part, en contradiction avec cela une faible résistance de l’investissement d’objet. » 

Et il ajoute alors, reprenant la thèse développée par Otto Rank que seul un choix d’objet sur un mode narcissique permet la régression opérée dans la mélancolie : « L’identification narcissique avec l’objet devient alors le substitut de l’investissement d’amour, ce qui a pour résultat que la relation d’amour, en dépit du conflit avec la personne aimée, ne doit pas nécessairement être abandonnée. Une telle substitution de l’amour d’objet par identification est le mécanisme significatif des névroses narcissiques.  »

On voit que pour Freud, la mélancolie est indissociable de la question du narcissisme.

Je ne m’y étendrai pas, faute de temps, mais on se souviendra que Pour introduire le narcissisme est contemporain de Deuil et mélancolie. 

Dans le séminaire de l’année 1956-1957 sur La relation d’objet, Lacan évoque cette question mais en introduisant dans la dualité représentée par la mère et l’enfant un tiers terme : le phallus.

« Nous sommes ici dans un triangle phallus-mère-enfant …qui nous intéresse que pour autant qu’il est repris dans le quatuor avec l’entrée en jeu de la fonction paternelle à partir de cette, disons déception fondamentale de l’enfant  reconnaissant non seulement qu’il n’est pas l’objet unique de la mère…mais s’apercevant que l’objet possible, ceci plus ou moins accentué selon les cas, l’intérêt de la mère, c’est le phallus. »

Phallus dont il a dit précédemment dans le séminaire qu’il est « un des manques d’objets essentiels de la femme »

C’est le premier temps.

Dans un second temps, l’enfant s’aperçoit que la mère est privée de ce phallus.

Que se passe t-il alors dans la « situation oedipienne normale » pour reprendre les termes de Lacan ?

« C’est par l’intermédiaire d’une rivalité ponctuée d’identification, dans une alternance des relations du sujet avec le père, que quelque chose pourra être établi qui fera que le sujet se verra… diversement selon sa position de fille ou de garçon, mais en tout cas très clairement pour le garçon…que le sujet se verra conférer, dans certaines limites, la toute puissance phallique. »

On trouve là la question du trait identificatoire que Freud va alors évoquer en rappelant que si l’identification est un mécanisme fréquent dans les névroses de transfert, et en particulier dans l’hystérie comme formatrice des symptômes, néanmoins, il convient de distinguer l’identification hystérique de l’identification narcissique. 

En effet dans cette dernière, « l’investissement d’objet est laissé inoccupé » alors que dans l’identification hystérique,  il est conservé et se manifeste par certaines actions prises isolément. 

La mélancolie serait-elle un échec de l’identification hystérique ou de l’identification au trait unaire - l’einziger Zug de Freud -  au profit de l’identification narcissique ? 

Identification narcissique dont il dit qu’elle est « la plus originelle » et qu’elle ouvre la voie à la compréhension de l’identification hystérique.

Ainsi, la mélancolie emprunte donc une partie de ses caractéristiques au deuil en réaction à la perte réelle de l’objet d’amour mais s’y ajoute une condition qui la transforme en deuil pathologique : l’évidente  ambivalence des relations amoureuses où amour et  haine se côtoient.

Il peut ainsi affirmer que « Les causes déclenchantes de la mélancolie outrepassent la plupart du temps  le cas, évident, de la perte causée par la mort et englobent toutes les situations d’offense, de relégation et de déception, par lesquelles un antagonisme d'amour et de haine peut s’inscrire dans la relation, ou bien une ambivalence présente se voir renforcer. »

Ainsi, « si l’amour pour l’objet abandonné, auquel on ne peut toutefois, s’est réfugié dans l’amour narcissique, tandis que l’objet est lui-même abandonné » alors c’est sur cet objet de substitution, le moi propre, que la haine se déchaîne, l’insultant, l’humiliant, le faisant souffrir, le tout sur fond de satisfaction sadique et même de jouissance - le terme est utilisé par Freud (genussreich) 

C’est ce sadisme qui éclaire la tendance au suicide et qui rend la mélancolie si dangereuse. 
Ce qui lui permet d’ajouter dans l’étiologie de la mélancolie : «  une perte du moi, sans prendre l’objet en compte (atteinte du moi purement narcissique) » qui serait suffisante pour générer le tableau de la mélancolie ainsi qu’un « appauvrissement directement d’origine toxique en libido du moi » pouvant donner lieu à certaines formes de l’affection. »

La psychose maniaco dépressive
Freud termine son article en évoquant une particularité de la mélancolie, à savoir «  sa tendance à verser dans l’état opposé d’un point de vue symptomatique » à savoir la manie.

Tendance variable qui peut aller de l’absence totale de phases maniaques ou très légères à une alternance régulière de phases mélancoliques et maniaques, alternance qu’il nomme à cette époque « folie cyclique » et que nous appelons aujourd'hui psychose maniaco-dépressive. 

Il propose une « élucidation psychanalytique » sans toutefois être assuré qu’elle se révèlera pleinement satisfaisante.

Ainsi : 
  1. Il apparaît à certains observateurs que la manie n’a pas d’autre contenu que la mélancolie, « que les deux affections se débattent dans le même complexe, auquel le moi a probablement succombé dans la mélancolie tandis que dans la manie il le surmonte ou bien l’écarte. »
  2. D’un point de vue économique, la manie est semblable à ces états de joie, de jubilation, de triomphe qui témoignent d’une dépense psychique importante, d’une décharge psychique, qui trouve un nouvel emploi : et de citer le « pauvre bougre soudain déchargé du souci chronique du pain quotidien par le gain d’une importante somme d’argent » : de la dépression à la jubilation pourrait-on dire…

A cet effet, on peut évoquer les cas non rares de gagnants au loto de gains très importants, qui ont dilapidé leur fortune en quelques années. 

Ou encore ces grands gagnants qui rêvent de gagner à nouveau.

La dimension de la jouissance nous apparait ici très clairement et ces situations nous rappellent qu’une des dimensions du traumatisme est celle de la jouissance, jouissance psychique qui n’est pas plaisir, jouissance provoquée par l’évènement, mais qu’il ne se réduirait pas à lui seul.

Manie et mélancolie, manie et dépression ne seraient ainsi que les deux faces d’une même pièce.

Freud précise à ce moment que cette dimension de jubilation, de triomphe ne vient jamais couronner la fin d’un deuil. Rappelant au passage que le processus par lequel le deuil s’acquitte de sa tache reste très énigmatique. 



samedi 30 juillet 2016

Y a-t-il un au-delà du traumatisme ?

Shimou na ha-morim : Ecoutez donc, ô rebelles !

Shimou na ha-morim, c’est ainsi que Moïse s’adresse aux enfants d’Israël dans le désert, alors que ces derniers se sont soulevés contre lui et son frère Aaron en raison de la pénurie d’eau qui les frappe. 

La suite est connue : Moïse, sur ordre de Dieu, fera jaillir l’eau du rocher et son peuple s’abreuvera. 

Mais au même moment, Dieu s’adresse aux deux frères et leur dit : « Parce que vous n'avez pas cru en moi, pour me sanctifier aux yeux des enfants d'Israël, vous ne ferez point entrer cette assemblée dans le pays que je leur donne. » 

En effet, Moïse et Aaron n’ont pas « parlé » au rocher comme le demandait Dieu, mais Moïse l’a frappé à deux reprises. 

Fin du voyage pour Moïse et Aaron. 

Les commentateurs avancent fréquemment que la colère divine trouve son origine dans la désobéissance de Moïse à Dieu.

Mais un midrach propose une toute autre hypothèse : le terme Morim, qui signifie donc « rebelles », est construit sur la racine quadrilittéraire MR’M (Mem, Rech, Youd, Mem)

Qui est également celle de Miriam, la soeur de Moïse qui vient de mourir et qui est si importante dans son histoire. 

Ainsi, quand Moïse, en deuil de Myriam,  s’adresse au peuple d’Israël, c’est aussi de Miriam, dont il parle. 

Quand Moïse s’adresse au peuple d’Israël, c’est à Myriam qu’il s’adresse.

Et Dieu va considérer que ce deuil qui affecte son prophète, et qui le rend donc inapte à l’écoute, ne lui permet pas de conduire avec efficacité son peuple en terre promise. 

Il perd son statut de leader pourrait-on dire. Il n’y entrera donc pas. 

J’aime bien ce Midrach car comme c’est souvent le cas, il vient totalement subvertir une lecture strictement textuelle. 

Il nous rappelle qu’il y a toujours un autre texte à lire, ce qui est vous le savez, l’enseignement de la psychanalyse. 

C’est comme cela que nous lisons le texte des rêves de nos patients.
C’est comme cela dirais-je même, que nous les écoutons. En les lisant autrement. 

La mort de Miriam comme traumatisme ? En tout cas, c’est ici affaire de lettres. 
Et le maniement de la lettre nous intéresse au plus haut point comme psychanalystes.


Nous savons, et cela a été à plusieurs reprises rappelé depuis le début de ce colloque que Freud invente la psychanalyse avec la question du trauma. 

Et il qu’il clôt sont travail en 1938 avec cette même question, dans l’un de ses derniers textes, resté d’ailleurs inachevé, Le clivage du Moi dans le processus de défense où il l’aborde au travers d’un cas de 
« séduction » infantile ayant conduit à un clivage du moi et à la création d’un fétiche.

C’est dire à quel point elle est essentielle dans notre champ.

Il convient toutefois de s’accorder sur le terme trauma. 

De s’accorder parce ce que ce terme est souvent, dans notre modernité, devenu l’autre nom d’un mal-être, qui justement ne sait pas dire son nom : le trauma devient permanent   

Une nouvelle revendication est ainsi née : Je suis traumatisé ! 
Avec comme conséquence immédiate, celle d’une demande permanente de réparation. 

Freud, lui, est très précis quant à ce qui fait trauma. Cela a été évoqué, je n’y reviens pas.

En revanche, je vais m’intéresser au titre de ce qui nous réunit ici : « Conséquences subjectives et sociales actuelles du traumatisme psychique »

Que je transforme, ici, en Israël en : « Conséquences subjectives et sociales actuelles du traumatisme psychique de la Shoah »

Pourquoi ? 

Parce que, lors de mes conversations préparatoires à ce colloque avec nos collègues israéliens, nombreux sont ceux qui ont fait valoir l’omniprésence dans leur clinique de la référence à la destruction des Juifs d’Europe, pour reprendre l’expression de Raul Hilberg. 

Omniprésence de cette question en Israël, dont on sait qu’elle est éminemment liée à sa création même. 

Une initiative, il y a quelques années, en témoigne particulièrement selon moi : de jeunes israéliens manifestèrent le désir de se faire tatouer le numéro d’un de leurs grands-parents déportés. Même si cette initiative fut très fortement critiquée dans l’opinion israélienne, et pour des raisons très diverses, elle n’a cessé de faire des émules. 

Qu’en disaient les promoteurs : 

Dorit, fille de survivants :  « Pour ceux de la génération précédente qui ont été élevés par des parents rescapés, c’était la monstruosité qu’il ne fallait jamais évoquer.
Eux, par contre, en parlaient tout le temps. La nuit, ils faisaient des cauchemars. Ils se réveillaient en hurlant dans leur langue maternelle. Depuis la fin de la guerre, tous ces gens vivent entourés de fantômes » 

Ayal, petit-fils de déporté :  « Le cheminement a été long, douloureux. J’étais taraudé depuis longtemps par l’envie de le faire mais ce n’est qu’au terme d’un processus très lent, d’une maturation qui a duré des années que je me suis décidé …

Un jour, en Argentine, j’ai vu un troupeau de vaches aller à l’abattoir, un numéro tatoué sur l’oreille. Cette vision d’animaux qu’on traînait vers la mort et dont l’identité était réduite à un numéro m’a bouleversé. Cela m’a rappelé ce que mon grand-père avait subi » 

Ainsi d’un côté le silence absolu sur l’évènement.  De l’autre sa résurrection au travers de l’une de ses manifestations les plus emblématiques. Cela porte un nom en psychanalyse : refoulement et retour du refoulé. 

Ecoutons Freud : «  Si dans le vécu récent, à un moment quelconque interviennent des impressions, des expériences qui ressemblent tellement au refoulé qu’elles sont capables de le réveiller, le récent se renforce alors de l’énergie latente du refoulé et le refoulé entre en jeu de manière effective derrière le récent et avec son aide. »

David Grossman, l’écrivain israélien, apporte quant à lui sur cette question un éclairage particulièrement courageux et lucide :  

Dans un entretien accordé récemment à des psychanalystes français, il déclare ainsi  : 

«  Toute menace est réellement perçue par nous comme une menace existentielle. Je dirais même plus : nous avons cette obsession d’avoir affaire à des menaces existentielles. Parfois on a l’impression qu'il faut créer de toutes pièces une menace existentielle une fois disparue la menace précédente…Comme si nous avions besoin de sentir tout le temps un danger existentiel »

Et il poursuit : « Nous disons que nous ne voulons plus être victime, mais nous créons sans cesse des situations dans lesquelles nous le sommes ou dans lesquelles nous nous sentons comme tels. Et quand une occasion se présente, susceptible de nous en libérer, nous ne la saisissons pas. Je vois bien comment nous sommes fascinés par le sentiment d’être coincés en un lieu d’où nous pouvons dire que personne ne nous comprend »

Avant de conclure : « Notre carburant est cette sorte d'affront national. L'affront est un mot très important dans notre psychologie. C’est une situation d'affront découlant de la façon dont nous avons été traités dans l’histoire, l'affront de la Shoah, que des choses aussi terribles aient pu nous être faites, l'affront d’avoir été incapables de nous défendre tout au long de l’histoire jusqu’à la création de l’État d'Israël. L'affront est un de  ces sentiments qui nous ramène à l’enfance. On se conduit alors d’une façon très infantile »

Je crois pour ma part que ce témoignage subsume l’ensemble de la question traumatique en Israël. Et peut-être même pour nombre de Juifs…

Comme par exemple le fait de considérer toute menace comme une prophétie. 

En conséquence, je propose l’hypothèse que c’est parce que quelque chose n’a pas été analysé, que le traumatisme de la destruction des Juifs d’Europe produit encore ses effets délétères. Que le refoulement de l’évènement Shoah, mais aussi de la longue histoire de ce peuple, pèse encore aujourd'hui sur la modernité israélienne, et juive d’ailleurs. 

Car, et c’est encore un enseignement de Freud, seul le refoulement, c’est à dire son passage par l’inconscient, peut donner à cette transmission, des effets aussi puissants. 

Et qu’il nous est permis de traiter les peuples comme nous traitons le névrosé individuel. Pas de transmission sans refoulement.

Il nous rappelle, d’ailleurs, dans « son » Moïse, que le refoulé,  s’il est constitué de « contenus vécus par soi-même »  l’est également « des contenus apportés à la naissance, des éléments d’origine phylogénétique, un héritage archaïque »

Héritage archaïque dont il précise la teneur :  un certain nombre de dispositions précises propres à tous les êtres vivants, certes, mais surtout, cet héritage « a pour commencer le caractère universel de la symbolique du langage. La représentation symbolique d’un objet par un autre est tout à fait courante chez nos enfants…Nous ne pouvons pas prouver comment ils ont fait pour l’apprendre… Il s’agit d’un savoir originel que l’adulte, plus tard, a oublié. » 


Jacques Lacan, dans son retour à Freud, c’est à dire comme il le précisait, « dans son retour au sens de Freud » très vite rappelle que le langage préexiste au sujet, et que ce dernier lui est assujetti. 

Il avance ainsi que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’à ce titre, il en subit les lois : celle de la métaphore où un signifiant, un mot, est en lieu et place d’un autre dans un rapport de similarité et celle de la métonymie où un signifiant se substitue à un autre dans un rapport de contiguïté.

La métaphore et la métonymie, précise t-il, qui correspondent chez Freud à la condensation et au déplacement, dont il nous a apporté la démonstration qu’ils étaient à l’oeuvre dans le travail du rêve dans sa décisive Traumdeutung.

Freud ne dit pas autre chose quand il affirme dans L’homme Moïse… : « La symbolique passe aussi par-dessus les différences de langue. Des recherches révéleraient vraisemblablement qu’elle est ubiquitaire, la même chez tous les peuples. »

En 2012,  le film israélien Numbered donne la parole à des rescapés d’Auschwitz, tatoués donc, et à leurs descendants.

Montrant son bras, l’un d’eux concède : « Ce n’est pas une cicatrice, c’est une médaille. » 

Un autre : « J’aime bien l’été, car on peut voir mon bras…c’est un signe prestigieux aujourd’hui. J’ai un numéro. Je suis une célébrité. »

Ainsi la lettre prend corps, sous la forme de chiffres certes : mais ne dit-on pas d’un message codé qu’il est chiffré ? Le chiffre en matière de terminologie militaire, c’est le codage. Donc un texte écrit avec un autre texte. 

Il y a également, dans ce film, deux passages que je voudrais vous rapporter  : le premier c’est celui où une femme, fille de déporté, et qui a souhaité se faire tatouer en hommage à son père mort son numéro de déporté, réalise après-coup qu’elle a fait une erreur en le communiquant au tatoueur : ce numéro qu’elle connait parfaitement - c’est le code de son coffre, le mot de passe de ses comptes…- elle le modifie au moment même où son corps va en être marqué. 

L’autre passage concerne une femme qui témoigne de son impossibilité à se souvenir du numéro inscrit sur son bras. Alors, dit-elle, qu’elle se souvient parfaitement de la pointure des chaussures de chaque membre du kibboutz où elle se trouvait des décennies plus tôt…

Acte manqué, oubli…l’inconscient et ses manifestations.

Dans un autre ordre d’idées, on peut remarquer que le signifiant de l’extermination des Juifs a évolué. On disait autrefois Génocide, Holocauste jusqu’à ce que Shoah s’impose, en dehors d’Israël où il a été officialisé en 1953 par une loi devant le parlement, avec le film de Claude Lanzmann. 

Signifiant qui s’ouvre comme tout signifiant à de multiples signifiés. Signifiant étranger - sauf pour les israéliens ou les hébraïsants - qui peut aussi apparaître comme la tentative de trouver « le » signifiant irréductible.  

A ce sujet, Lacan affirmait, je le cite que , « l’interprétation - l’interprétation analytique - il est bien clair qu’elle n’est pas ouverte à tous les sens, qu’elle n’est point n’importe laquelle, qu’elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée. Ce qui n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est pour le sujet, pour l’avènement du sujet, essentielle, mais qu’il voit - au-delà de cette signification - à quel signifiant…non-sens, irréductible, traumatique, c’est là le sens du traumatisme…il est, comme sujet, assujetti. »

Charles Melman rapporte que « Lacan regrettait ne pas avoir été Juif. Parce que ce qu’il estimait, c’était que les Juifs étaient des lettrés, qu’ils avaient appris à lire très tôt, avant tout le monde… »

Il ajoute que nos symptômes et notre destinée ne sont que l’effet d’un certain nombre de jeux de lettres ?

Et une cure, quoi d’autre sinon le déchiffrage de ces inscriptions littérales ?


Il nous reste donc à savoir si nous privilégierons « rebelle » ou « Miriam » ?

Intervention au Colloque sur le traumatisme psychique - Tel Aviv - Février 2016