samedi 30 juillet 2016

Y a-t-il un au-delà du traumatisme ?

Shimou na ha-morim : Ecoutez donc, ô rebelles !

Shimou na ha-morim, c’est ainsi que Moïse s’adresse aux enfants d’Israël dans le désert, alors que ces derniers se sont soulevés contre lui et son frère Aaron en raison de la pénurie d’eau qui les frappe. 

La suite est connue : Moïse, sur ordre de Dieu, fera jaillir l’eau du rocher et son peuple s’abreuvera. 

Mais au même moment, Dieu s’adresse aux deux frères et leur dit : « Parce que vous n'avez pas cru en moi, pour me sanctifier aux yeux des enfants d'Israël, vous ne ferez point entrer cette assemblée dans le pays que je leur donne. » 

En effet, Moïse et Aaron n’ont pas « parlé » au rocher comme le demandait Dieu, mais Moïse l’a frappé à deux reprises. 

Fin du voyage pour Moïse et Aaron. 

Les commentateurs avancent fréquemment que la colère divine trouve son origine dans la désobéissance de Moïse à Dieu.

Mais un midrach propose une toute autre hypothèse : le terme Morim, qui signifie donc « rebelles », est construit sur la racine quadrilittéraire MR’M (Mem, Rech, Youd, Mem)

Qui est également celle de Miriam, la soeur de Moïse qui vient de mourir et qui est si importante dans son histoire. 

Ainsi, quand Moïse, en deuil de Myriam,  s’adresse au peuple d’Israël, c’est aussi de Miriam, dont il parle. 

Quand Moïse s’adresse au peuple d’Israël, c’est à Myriam qu’il s’adresse.

Et Dieu va considérer que ce deuil qui affecte son prophète, et qui le rend donc inapte à l’écoute, ne lui permet pas de conduire avec efficacité son peuple en terre promise. 

Il perd son statut de leader pourrait-on dire. Il n’y entrera donc pas. 

J’aime bien ce Midrach car comme c’est souvent le cas, il vient totalement subvertir une lecture strictement textuelle. 

Il nous rappelle qu’il y a toujours un autre texte à lire, ce qui est vous le savez, l’enseignement de la psychanalyse. 

C’est comme cela que nous lisons le texte des rêves de nos patients.
C’est comme cela dirais-je même, que nous les écoutons. En les lisant autrement. 

La mort de Miriam comme traumatisme ? En tout cas, c’est ici affaire de lettres. 
Et le maniement de la lettre nous intéresse au plus haut point comme psychanalystes.


Nous savons, et cela a été à plusieurs reprises rappelé depuis le début de ce colloque que Freud invente la psychanalyse avec la question du trauma. 

Et il qu’il clôt sont travail en 1938 avec cette même question, dans l’un de ses derniers textes, resté d’ailleurs inachevé, Le clivage du Moi dans le processus de défense où il l’aborde au travers d’un cas de 
« séduction » infantile ayant conduit à un clivage du moi et à la création d’un fétiche.

C’est dire à quel point elle est essentielle dans notre champ.

Il convient toutefois de s’accorder sur le terme trauma. 

De s’accorder parce ce que ce terme est souvent, dans notre modernité, devenu l’autre nom d’un mal-être, qui justement ne sait pas dire son nom : le trauma devient permanent   

Une nouvelle revendication est ainsi née : Je suis traumatisé ! 
Avec comme conséquence immédiate, celle d’une demande permanente de réparation. 

Freud, lui, est très précis quant à ce qui fait trauma. Cela a été évoqué, je n’y reviens pas.

En revanche, je vais m’intéresser au titre de ce qui nous réunit ici : « Conséquences subjectives et sociales actuelles du traumatisme psychique »

Que je transforme, ici, en Israël en : « Conséquences subjectives et sociales actuelles du traumatisme psychique de la Shoah »

Pourquoi ? 

Parce que, lors de mes conversations préparatoires à ce colloque avec nos collègues israéliens, nombreux sont ceux qui ont fait valoir l’omniprésence dans leur clinique de la référence à la destruction des Juifs d’Europe, pour reprendre l’expression de Raul Hilberg. 

Omniprésence de cette question en Israël, dont on sait qu’elle est éminemment liée à sa création même. 

Une initiative, il y a quelques années, en témoigne particulièrement selon moi : de jeunes israéliens manifestèrent le désir de se faire tatouer le numéro d’un de leurs grands-parents déportés. Même si cette initiative fut très fortement critiquée dans l’opinion israélienne, et pour des raisons très diverses, elle n’a cessé de faire des émules. 

Qu’en disaient les promoteurs : 

Dorit, fille de survivants :  « Pour ceux de la génération précédente qui ont été élevés par des parents rescapés, c’était la monstruosité qu’il ne fallait jamais évoquer.
Eux, par contre, en parlaient tout le temps. La nuit, ils faisaient des cauchemars. Ils se réveillaient en hurlant dans leur langue maternelle. Depuis la fin de la guerre, tous ces gens vivent entourés de fantômes » 

Ayal, petit-fils de déporté :  « Le cheminement a été long, douloureux. J’étais taraudé depuis longtemps par l’envie de le faire mais ce n’est qu’au terme d’un processus très lent, d’une maturation qui a duré des années que je me suis décidé …

Un jour, en Argentine, j’ai vu un troupeau de vaches aller à l’abattoir, un numéro tatoué sur l’oreille. Cette vision d’animaux qu’on traînait vers la mort et dont l’identité était réduite à un numéro m’a bouleversé. Cela m’a rappelé ce que mon grand-père avait subi » 

Ainsi d’un côté le silence absolu sur l’évènement.  De l’autre sa résurrection au travers de l’une de ses manifestations les plus emblématiques. Cela porte un nom en psychanalyse : refoulement et retour du refoulé. 

Ecoutons Freud : «  Si dans le vécu récent, à un moment quelconque interviennent des impressions, des expériences qui ressemblent tellement au refoulé qu’elles sont capables de le réveiller, le récent se renforce alors de l’énergie latente du refoulé et le refoulé entre en jeu de manière effective derrière le récent et avec son aide. »

David Grossman, l’écrivain israélien, apporte quant à lui sur cette question un éclairage particulièrement courageux et lucide :  

Dans un entretien accordé récemment à des psychanalystes français, il déclare ainsi  : 

«  Toute menace est réellement perçue par nous comme une menace existentielle. Je dirais même plus : nous avons cette obsession d’avoir affaire à des menaces existentielles. Parfois on a l’impression qu'il faut créer de toutes pièces une menace existentielle une fois disparue la menace précédente…Comme si nous avions besoin de sentir tout le temps un danger existentiel »

Et il poursuit : « Nous disons que nous ne voulons plus être victime, mais nous créons sans cesse des situations dans lesquelles nous le sommes ou dans lesquelles nous nous sentons comme tels. Et quand une occasion se présente, susceptible de nous en libérer, nous ne la saisissons pas. Je vois bien comment nous sommes fascinés par le sentiment d’être coincés en un lieu d’où nous pouvons dire que personne ne nous comprend »

Avant de conclure : « Notre carburant est cette sorte d'affront national. L'affront est un mot très important dans notre psychologie. C’est une situation d'affront découlant de la façon dont nous avons été traités dans l’histoire, l'affront de la Shoah, que des choses aussi terribles aient pu nous être faites, l'affront d’avoir été incapables de nous défendre tout au long de l’histoire jusqu’à la création de l’État d'Israël. L'affront est un de  ces sentiments qui nous ramène à l’enfance. On se conduit alors d’une façon très infantile »

Je crois pour ma part que ce témoignage subsume l’ensemble de la question traumatique en Israël. Et peut-être même pour nombre de Juifs…

Comme par exemple le fait de considérer toute menace comme une prophétie. 

En conséquence, je propose l’hypothèse que c’est parce que quelque chose n’a pas été analysé, que le traumatisme de la destruction des Juifs d’Europe produit encore ses effets délétères. Que le refoulement de l’évènement Shoah, mais aussi de la longue histoire de ce peuple, pèse encore aujourd'hui sur la modernité israélienne, et juive d’ailleurs. 

Car, et c’est encore un enseignement de Freud, seul le refoulement, c’est à dire son passage par l’inconscient, peut donner à cette transmission, des effets aussi puissants. 

Et qu’il nous est permis de traiter les peuples comme nous traitons le névrosé individuel. Pas de transmission sans refoulement.

Il nous rappelle, d’ailleurs, dans « son » Moïse, que le refoulé,  s’il est constitué de « contenus vécus par soi-même »  l’est également « des contenus apportés à la naissance, des éléments d’origine phylogénétique, un héritage archaïque »

Héritage archaïque dont il précise la teneur :  un certain nombre de dispositions précises propres à tous les êtres vivants, certes, mais surtout, cet héritage « a pour commencer le caractère universel de la symbolique du langage. La représentation symbolique d’un objet par un autre est tout à fait courante chez nos enfants…Nous ne pouvons pas prouver comment ils ont fait pour l’apprendre… Il s’agit d’un savoir originel que l’adulte, plus tard, a oublié. » 


Jacques Lacan, dans son retour à Freud, c’est à dire comme il le précisait, « dans son retour au sens de Freud » très vite rappelle que le langage préexiste au sujet, et que ce dernier lui est assujetti. 

Il avance ainsi que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’à ce titre, il en subit les lois : celle de la métaphore où un signifiant, un mot, est en lieu et place d’un autre dans un rapport de similarité et celle de la métonymie où un signifiant se substitue à un autre dans un rapport de contiguïté.

La métaphore et la métonymie, précise t-il, qui correspondent chez Freud à la condensation et au déplacement, dont il nous a apporté la démonstration qu’ils étaient à l’oeuvre dans le travail du rêve dans sa décisive Traumdeutung.

Freud ne dit pas autre chose quand il affirme dans L’homme Moïse… : « La symbolique passe aussi par-dessus les différences de langue. Des recherches révéleraient vraisemblablement qu’elle est ubiquitaire, la même chez tous les peuples. »

En 2012,  le film israélien Numbered donne la parole à des rescapés d’Auschwitz, tatoués donc, et à leurs descendants.

Montrant son bras, l’un d’eux concède : « Ce n’est pas une cicatrice, c’est une médaille. » 

Un autre : « J’aime bien l’été, car on peut voir mon bras…c’est un signe prestigieux aujourd’hui. J’ai un numéro. Je suis une célébrité. »

Ainsi la lettre prend corps, sous la forme de chiffres certes : mais ne dit-on pas d’un message codé qu’il est chiffré ? Le chiffre en matière de terminologie militaire, c’est le codage. Donc un texte écrit avec un autre texte. 

Il y a également, dans ce film, deux passages que je voudrais vous rapporter  : le premier c’est celui où une femme, fille de déporté, et qui a souhaité se faire tatouer en hommage à son père mort son numéro de déporté, réalise après-coup qu’elle a fait une erreur en le communiquant au tatoueur : ce numéro qu’elle connait parfaitement - c’est le code de son coffre, le mot de passe de ses comptes…- elle le modifie au moment même où son corps va en être marqué. 

L’autre passage concerne une femme qui témoigne de son impossibilité à se souvenir du numéro inscrit sur son bras. Alors, dit-elle, qu’elle se souvient parfaitement de la pointure des chaussures de chaque membre du kibboutz où elle se trouvait des décennies plus tôt…

Acte manqué, oubli…l’inconscient et ses manifestations.

Dans un autre ordre d’idées, on peut remarquer que le signifiant de l’extermination des Juifs a évolué. On disait autrefois Génocide, Holocauste jusqu’à ce que Shoah s’impose, en dehors d’Israël où il a été officialisé en 1953 par une loi devant le parlement, avec le film de Claude Lanzmann. 

Signifiant qui s’ouvre comme tout signifiant à de multiples signifiés. Signifiant étranger - sauf pour les israéliens ou les hébraïsants - qui peut aussi apparaître comme la tentative de trouver « le » signifiant irréductible.  

A ce sujet, Lacan affirmait, je le cite que , « l’interprétation - l’interprétation analytique - il est bien clair qu’elle n’est pas ouverte à tous les sens, qu’elle n’est point n’importe laquelle, qu’elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée. Ce qui n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est pour le sujet, pour l’avènement du sujet, essentielle, mais qu’il voit - au-delà de cette signification - à quel signifiant…non-sens, irréductible, traumatique, c’est là le sens du traumatisme…il est, comme sujet, assujetti. »

Charles Melman rapporte que « Lacan regrettait ne pas avoir été Juif. Parce que ce qu’il estimait, c’était que les Juifs étaient des lettrés, qu’ils avaient appris à lire très tôt, avant tout le monde… »

Il ajoute que nos symptômes et notre destinée ne sont que l’effet d’un certain nombre de jeux de lettres ?

Et une cure, quoi d’autre sinon le déchiffrage de ces inscriptions littérales ?


Il nous reste donc à savoir si nous privilégierons « rebelle » ou « Miriam » ?

Intervention au Colloque sur le traumatisme psychique - Tel Aviv - Février 2016

mardi 22 mars 2016

L’échec de la civilisation

Le 30 juillet 1932, Einstein, le physicien, adresse, à l’invitation de la Société des Nations, une lettre à Freud, le psychanalyste, intitulée Pour un pacifisme militant 1 : il l’interroge sur la possibilité « d’affranchir les hommes de la menace de guerre » et invite « le spécialiste de la volonté et du sentiment humains » à se prononcer sur les « moyens éducatifs » c’est-à-dire « étrangers à la politique » susceptibles « d’écarter les obstacles psychologiques » sur la voie d’une solution à cette menace.

Einstein avance que la mise en place d’une autorité législative et judiciaire supra nationale serait à même de régler les conflits naissant entre Etats. Que l’insuccès au cours des dix années passées - nous sommes en 1932 et les fascismes s’installent progressivement en Europe - d’une telle initiative, en raison, notamment mais principalement de l’inertie des masses, pourtant premières victimes des effets de la guerre, trouverait son explication dans les ressorts psychologiques des individus qui 
« se laissent enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice. »

Il propose alors cette hypothèse : « L‘homme a en lui un besoin de haine et de destruction. En temps ordinaire, cette disposition existe à l’état latent et ne se manifeste qu’en période anormale ; mais elle peut être éveillée avec une certaine facilité et dégénérer en psychose collective. C’est là, semble- t-il, que réside le problème essentiel et le plus secret de cet ensemble de facteurs. Là est le point sur lequel, seul, le grand connaisseur des instincts humains peut apporter la lumière. »

Il précise que par facilité il n’a considéré que la guerre traditionnelle entre Etats alors qu’il convient également d’appliquer sa démonstration aux guerres civiles et aux persécutions des minorités nationales.
Et de conclure : « Existe t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? »

Freud accepte de bonne grâce cet échange épistolaire et lui répond, longuement, dès septembre 1932.
Il commence par rappeler que droit et violence sont antinomiques et que la seconde est cause du premier.
Aux origines, la suprématie physique s’est imposée afin de résoudre les conflits d’intérêts.

C’est vrai dans le règne animal comme dans les sociétés humaines. Qui présentent toutefois le privilège d’y adjoindre le conflit d’opinions.

La suprématie intellectuelle s’imposera avec l’apparition des armes, mais le but restera identique : « L’une des parties aux prises doit être contrainte, par le dommage qu’elle subit et par l’étranglement de ses forces, à abandonner ses revendications ou son opposition » La mort de l’adversaire marquant l’acmé de la violence.

Freud aborde ensuite la thèse qu’il a soutenue dans ses ouvrages précédents et notamment dans Totem et tabou (1913) et Psychologie des masses et analyse du moi (1920) : la condition de la formation d’une masse au service d’intérêts communs n’est rendue possible que par les liens affectifs qui y président. L’histoire de l’humanité poursuit-il, est celle de la succession de conflits : entre villes, pays, tribus, empires…conflits résolus la plupart du temps par la guerre qui aboutit « au pillage, à la soumission complète, à la conquête de l’une des parties. »

La guerre toutefois n’est pas contestable par principe, car elle peut aussi contribuer à instaurer une paix durable sinon éternelle : et de prendre l’exemple des conquêtes romaines apportant la Pax Romana aux pays de la Méditerranée ou encore celui des conquêtes territoriales des Rois de France qui permirent la création d’un vaste ensemble pacifié et florissant. Conquêtes qui furent cependant, comme nous le savons, de trop courte durée.

Après avoir évoqué la situation de son époque et expliqué les raisons de l’échec de la SDN évoqué par Einstein, il reprend l’autre proposition de son illustre interlocuteur : celle de l’existence d’instincts destructeurs et de haine mis au service de l’excitation que provoque la guerre.

Elle vient rejoindre la thèse qu’il défend depuis 1921, conceptualisée dans l’un des ses ouvrages majeurs Au-delà du principe de plaisir, à savoir la cohabitation au sein de la psyché humaine de deux forces qui se livrent un combat sans merci : les pulsions au service de la vie, pulsions érotiques, sexuelles, Eros, terme qu’il emprunte à Platon dans Le Banquet et celles au service de la mort, de la destruction, Thanatos, du nom de la divinité grecque de la mort. Transposition théorique ajoute t-il de l’antagonisme entre l’amour et la haine.

Ces deux pulsions sont nécessaires, précise t-il et leur « liaison » concourt à la préservation de l’existence humaine. De plus, la pulsion de mort, qui fait de nous des « êtres pour la mort » est aussi bien dirigée vers l’intérieur - elle est même pour Freud la condition de la naissance de la conscience - que, pour partie, vers l’extérieur, allégeant ainsi ses effets contre le sujet.

Il serait donc vain de vouloir supprimer le penchant humain à l’agression mais préférable de le canaliser. Et de proposer un programme minimum : « Mieux vaudrait s’efforcer, pour chaque cas particulier, d’affronter le danger avec les moyens qu’on a sous la main. »

Enfin, conclut-il : nous sommes pacifistes parce que nous n’avons pas le choix « organiquement »

Le processus de civilisation - de culture - qui se perpétue depuis des temps immémoriaux a permis de domestiquer des pulsions, et notamment sexuelles, afin de permettre son développement.  Au risque même de mener à l’extinction du genre humain par l’altération de ces mêmes pulsions sexuelles.

Il y a donc une modification psychique qui accompagne le processus culturel et qui implique que des satisfactions ressenties par nos aïeux autrefois nous sont aujourd'hui intolérables.

Et tout comme hier, la pulsion de mort, dans sa dimension extériorisée se déploie dans toute sa puissance. La scène du monde est celle de l’affrontement entre les hommes. Elle est indépendante de toute considération sociale, économique, culturelle, même si elle s’appuie sur une rationalisation toute fictive. Il s’agit encore une fois, comme le formulait Stefan Zweig à l’aube de la tragédie qui allait s’abattre sur l’Europe, de « l’ échec de la civilisation ».

Echec de la civilisation et non choc de civilisations. Lutte éternelle entre Eros et Thanatos, « les deux puissances célestes » : devant la possibilité acquise par l’homme de pourvoir à sa disparition, il convient, nous propose Freud « que l’Eros tente un effort pour s’affirmer contre son adversaire non moins immortel. Sans qu’il soit possible de préjuger du succès et de l’issue 2 »

 1. Alfred Einstein, Sigmund Freud Warum Krieg ? (Pourquoi la guerre ?) 1933, page 15 Diogenes 
 2. Sigmund Freud, Le malaise dans la civilisation, 1930 PUF page 107

jeudi 24 septembre 2015

Aleph, beth…





  D.R     
Intervention lors de la journée organisée par L'Association lacanienne internationale en l'honneur de l'écrivain israélien Avraham B. Yehoshua



« Philippe Roth, après avoir refusé d’être étiqueté "romancier juif américain", préférant "romancier américain tout court" s’est demandé, à partir de sa propre expérience de l’existence, "comment faire de la littérature avec les Juifs" ou plutôt, même s’il ne l’a pas formulé ainsi, à partir du Juif qu’il est. »

Il s’agit là d’un extrait du beau livre, Avec Philippe Roth, que Josiane Savigneau, ancienne responsable du supplément littéraire du journal Le Monde, a consacré l’année dernière à l’auteur de Portnoy et son complexe.

Kafka, et je sais l’admiration que vous lui portez, écrit quant à lui, dans une lettre à sa fiancée Félice Bauer : « Les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ; "qui suis-je ? "»
           
Avraham B. Yehoshua, vous avez pour votre part affirmé que le véritable peuple juif est en Israël et    que son identité est israélienne, pas juive : à rebours d’ailleurs de l’évolution de la population israélienne sur la question depuis la guerre de Kippour. 

Vous avez même ajouté que le Juif de diaspora est un Juif "partiel" que vous opposez au juif israélien qui lui serait "total".

Ainsi, dans votre essai Pour une normalité juive vous affirmez que : « L’israélianité n’est jamais comprise comme l’expression la plus complète, la plus totale et la plus accomplie de l’être juif. »
Tout en précisant après le tollé provoqué par ces propos qu’il ne s’agissait nullement d’un jugement de valeur.

Ou encore : que la Diaspora est « la solution névrotique », ce sont vos termes, au conflit entre le religieux et le national qui rongerait le Juif.

Puisque nous sommes samedi matin et qu’à cette heure on procède habituellement dans les synagogues à la lecture de la Thora et à son commentaire, je vais m’autoriser, un petit exercice, je dirais d’ordre midrachique.

Avraham Yehoshua est devenu Avraham Bully Yehoshua par le rajout de ce surnom de votre enfance qui signifie « brave », en référence au caractère courageux des taureaux de combat.
Si l'on prend les initiales de votre prénom composé, cela donne grand A, grand B. Yehoshua.
Prononcés en hébreu on obtient Aleph - pour A - Beth - pour B - Yehoshua.
Aleph Beth Yehoshua donc : et Aleph Beth signifie en hébreu, ni plus ni moins : alphabet.

Vous savez que les psychanalystes qui prennent au sérieux l’enseignement de Jacques Lacan sont sensibles, entre autre, à deux lettres qu’il a promues :

- grand A - initiale du grand Autre, défini notamment comme le lieu du signifiant 
- et petit a - définitivement rattaché dans sa théorie à l’objet éponyme : l’objet petit a, cet objet perdu qui ordonne le sujet dans sa recherche du désir.

Ainsi les lacaniens ont grand A et petit a et vous, vous avez grand A et grand B. Vous ne seriez donc pas tout à fait lacanien !

Mais A B ça fait aussi AB ou AV qui, en hébreu, signifie le père. Tout comme Avraham signifie le père de la multitude.

AB Yehoshua, le père de Yehoshua donc, le père de Josué en français.

Qui est, comme nous le savons, celui qui accompagnera Moïse dans l’ascension du Mont Sinaï pour recevoir les 10 paroles et qui, Moïse mort, conduira, lui, les enfants d’Israël vers Canaan, la terre promise.

Et si on ajoute que Yoshua contient la racine trilitère du verbe sauver, et que Yehoshua contient le nom de Dieu sous la forme de Yahu (Yod Hé Vav)…on a le tournis.

Abraham, le premier des Patriarches, le père, Josué, Dieu qui sauve… quelle généalogie !

Mon intervention n’est pas celle d’un critique littéraire mais d’un psychanalyste. Mais vous n’êtes pas un patient et il ne s’agit pas d’une cure.  « Une psychanalyse, disait Lacan, c’est la cure que l’on demande à un psychanalyste. » Et vous ne m’avez rien demandé. On n’impose pas une psychanalyse.

Vous l’avez vérifié par vous-même puisque vous affirmez lors d’un entretien donné à l’occasion du Salon du livre de 2008 qui mettait à l’honneur Israël et ses écrivains : « C’est une psychanalyse que j’ai proposée au peuple juif, mais il n’en veut pas, il lutte contre moi ! »

Cette phrase ne pouvait manquer de résonner avec celle-ci :

« Signifier à un peuple que ne relève pas de son identité l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de tous ses fils n’est pas quelque chose qu’on entreprendra de bon coeur ou à la légère, à fortiori quand on fait partie soi même du peuple en question. »

Ce sont les premières lignes de l’essai, de « l’étude » pour reprendre les termes de l’auteur, dont il ne fait aucun doute pour moi que vous avez reconnu qu’il s’agissait de Freud et de ce texte Moïse, un égyptien qui inaugure l’un de ses derniers livres, L’Homme Moïse et la religion monothéiste, écrit au crépuscule de sa vie et alors que la « nuit et le brouillard » allaient s’abattre sur l’Europe :

Peut-être seriez-vous tenté de dire également, comme il aimait à le répéter à ses interlocuteurs : 
« Vous ne m’aimez pas assez pour pouvoir comprendre ce que je veux vous faire entendre. »

Je disais que vous n’êtes - peut-être pas - lacanien. On ne pourra pas, en tout cas, vous reprocher de ne pas être freudien. Bien que vous ayez avancé, je vous cite, que « la conception de Jung qui analyse les archétypes mythiques semble la mieux adaptée à des manipulations intellectuelles de cette espèce et la plus capable de trouver la clé d’un tel débat »

Par « manipulations intellectuelles de cette espèce » vous faites référence à l’application de la psychanalyse aux manifestation historiques collectives. Je me permettrai, puisque l’occasion m’en est donnée, de rappeler cet ouvrage décisif de Freud sur ces questions : Psychologie des foules et analyse du moi.

Les références à la psychanalyse ou à son enseignement émaillent ainsi votre oeuvre. Nous y reviendrons.

En m’intéressant à celle-ci, que je connaissais peu - j’avais lu il y a très longtemps Monsieur Mani,  ça devait correspondre à un mon état subjectif du moment !  dont vous avez dit : « c’est mon oeuvre majeure »,  Mani qui peut être décomposé en hébreu en Ma Ani ? qui signifie : Que suis-je ? -
et j’avais lu également votre essai Pour une normalité juive - en m’intéressant à votre oeuvre donc, il s’agissait pour moi, de repérer éventuellement :

- si les signifiants ou les situations de vos ouvrages pouvaient nous éclairer sur cette question : écrivez-vous à partir du Juif que vous êtes, de l’israélien que vous êtes tout autant, des deux…ou d’ailleurs,
- et si un écrivain inscrit sous le signifiant alphabet, pouvait s’en émanciper ?

On peut distinguer au sein de votre travail :

- Les essais - Israël ; un examen moral en est un, même s’il s’agit de la compilation de 3 textes parus indépendamment et à des époques différentes, Pour une normalité juive en est un autre -

- Les articles nombreux dans la presse,

- Vos interventions publiques,

- Vos romans. 


Je rappelais en commençant, votre affirmation selon laquelle seul un Israélien pouvait être un juif total : à défaut de vous reconnaitre ce qualificatif, car il impliquerait la négation de cette division subjective que la psychanalyse a mise en lumière, je vous propose, en tout cas, de vous qualifier d’écrivain total. Vous n’aurez pas tout perdu !

« Laissons la Bible, laissons les Juifs, laissons Israël : la question qui m’occupe c’est celle du mariage ! » avez-vous tonné.
« La question homme-femme et plus précisément homme-femme mariés est la question la plus sérieuse. » rajoutiez-vous
Ou encore, dans une déclaration à la journaliste Anette Levy-Willard , vous avouez : « Les relations conjugales me fascinent »

Très bien.  Mais, et je vous cite encore. 

A la question : « Si vous étiez en dehors du problème des Palestiniens, en dehors du problème d’Israël, en dehors du problème de l’identité…sur quoi écriveriez-vous ?  Vous répondez : « il y a des Juifs partout »

Laissons la Bible, laissons les Juifs, laissons Israël. Pourquoi pas, A B Yehoshua. Mais le problème, c’est qu’eux ne vous laissent pas ! Vous en parlez tout le temps :
- Des relations entre les Ashkenazes et les Sépharades, comme dans cette épopée magnifique qu’est Un voyage vers l’an mil,

- De celles entre les Juifs et les musulmans, comme dans L’amant,

- De celles entre les Juifs et les chrétiens, moins fréquemment certes, là encore comme dans Un voyage vers l’an mil ou dans Retrospective,

- De la Bible, comme dans Un voyage vers l’an mil et dans Un feu amical, 

- Du conflit israélo-palestinien dans quasiment tous vos romans, etc, etc.

De plus vos livres sont souvent rythmés pas par la temporalité religieuse : shabbat, le repos hebdomadaire ordonné aux Hébreux, ou encore Hanoucca, la fête qui célèbre la victoire, au 2e siècle avant l’ère chrétienne, en Judée occupée par le successeur d’Alexandre le Grand, Antochius 4, des troupes de Juda sur les soldats grecs. Par exemple.

Mais aussi, je vous le concède, et dans tous vos romans, vous évoquez les relations entre les hommes et les femmes et la question essentielle du désir ; Mais aussi l’inconscient et ses formations, notamment les rêves auxquels vous semblez accorder, à juste titre, une grande importance, tout comme Freud pour lequel ils sont « La voie royale qui mène à l’inconscient »; Mais aussi la mort : celle d’un conjoint comme dans L’année aux 5 saisons, ou encore celle, tragique, d’un enfant et de ses conséquences définitives, dans votre bouleversant Un feu amical.

La liste n’est pas exhaustive.

Cette question de la totalité m’est apparue également au fil de mes lectures dans la précision, la minutie pourrais-je dire, que vous apportez à décrire des professions et leur environnement : celui qui aura lu Un feu amical n’aura plus de questions sur la façon dont se construit ou fonctionne un ascenseur. Avec Le responsable des ressources humaines, c’est la boulangerie qui livre tous ses secrets.Et L’amant nous introduit dans le monde des garagistes.
De plus, vos romans sont organisés comme une chaîne : « Il y a toujours, un motif, un protagoniste qui n’a pas été suffisamment traité dans le roman précédent et qui cherche une amélioration de sa situation dans le suivant. » avancez-vous.

Ainsi, me permettrez vous de proposer que si vous pouvez parler de tout ce qui intéresse un sujet, Juif, certes, ou Israélien, c’est parce qu’il ne manque aucune lettre dans l’alphabet, dans l’alephbeth !

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur votre oeuvre mais Choula m’a dit : Serge tu as 10 minutes environ et pas plus.
Et comme j’appartiens à une génération qui écoutait encore à l’école - vous savez que Schule veut dire école en allemand - je vais en rester là.

Merci toutefois Aleph Beth Yehoshua de m’avoir fait passer un bel été en compagnie de vos personnages.

Paris, le 19 septembre 2015

jeudi 16 avril 2015

Le nouveau malaise dans la civilisation

En 1908 Freud publie La Morale sexuelle  "civilisée" et la maladie nerveuse des temps modernes. Il y avance que la morale sexuelle « civilisée », celle qui réduit les relations sexuelles au cadre du mariage et à partir de ce dernier porte gravement préjudice à la civilisation. 

Elle est la cause des névroses dont l’étiologie sexuelle ne fait pour lui aucun doute. C’est ce qu’il a démontré en 1905 avec les Trois essais sur la théorie de la sexualité.

Cette morale est toutefois discriminante car elle tient compte des différences « constitutionnelles » entre l’homme et la femme. Plus laxiste pour les hommes que pour les femmes, elle n’est de ce fait plus morale et ne peut être acceptée en l’état.

Paradoxalement, la « loi sadienne » ne dit pas autre chose, comme l’avance Lacan dans L’éthique : en prônant le libertinage et la libre disposition de toutes les femmes indistinctement, selon le principe du droit de jouir d’autrui, quel qu’il soit, comme bon nous semble, comme instrument de notre plaisir, alors inversement cette loi libère celles-ci - les femmes - de tous devoirs imposés par la 
« société civilisée »  dans leurs relations matrimoniale, conjugale ou autres.

Il peut ainsi apparaitre que ce que Freud met au premier plan, c’est le rapport entre les hommes et les femmes et déjà la question de la "loi morale".

Dans le Malaise dans la civilisation publié en 1930 soit  20 ans plus tard, il promeut désormais également la question du sentiment de culpabilité. Ainsi se déploiera désormais une double promotion : celle de la prééminence des pulsions sexuelles et celle du sentiment de culpabilité.

Au fondement de la morale, comme le rappelle Lacan dans L’Ethique, Freud apporte l’affirmation de la découverte de la Loi fondamentale, celle où commence la culture en tant qu’elle s’oppose à la nature. Cette Loi fondamentale c’est celle de l’interdiction de l’inceste. 

Tout comme l’affirmera quelques décennies plus tard Lévi-Strauss  :  « La prohibition de l'inceste constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle mais surtout en laquelle s'accomplit le passage de la nature à la culture ».

Lacan va aller plus loin avec l’introduction de Das Ding dans cette dialectique : en effet, le monde de la perception chez le sujet  s’organise à partir d’une hallucination qui fera système de référence. La visée de l’expérience de satisfaction est la reproduction de l’état initial : il s’agit de retrouver Das Ding, l’objet. Et c’est la mère, la chose maternelle, qui occupe la place de Das Ding. Avec comme corrélatif le désir d’inceste dont je rappelle qu’il est présenté par Freud comme le désir essentiel.

Ainsi pour Lacan, c’est dans l’ordre de la culture que joue la Loi primordiale  et non pour des raisons de dégénérescence supposée. Pas d’effets sur la lignée : au contraire affirme t’il, comme on a pu le vérifier dans le règne animal.

Cette Loi se justifie en effet car le désir pour la mère ne saurait être satisfait : sauf à ce que s’écroule tout l’édifice de la demande qui structure le plus profondément l’inconscient de l’homme.

C’est la mère qui occupe la place de Das Ding, la Chose, cet objet en tant que perdu, définitivement, qui ne peut pas par nature ne pas l’être car il ordonne le sujet dans sa recherche du désir. 

Et de préciser : dans la mesure où le principe du plaisir implique que l’homme cherche toujours ce qu’il doit retrouver, mais ne saurait l'atteindre, c’est là que gît l’essentiel, ce ressort, ce rapport qui s’appelle la Loi de l’interdiction de l’inceste. Il dira beaucoup plus tard qu’il n’y a qu’un seul rapport sexuel : c’est l’inceste avec la mère.

Si le désir d’inceste ne peut trouver satisfaction, alors que nous est-il permis pour accéder au bonheur dont Freud nous dit que c’est la seule aspiration humaine :  les hommes veulent être heureux et le rester affirme t’il avec force ?

C’est là que les difficultés commencent : car il semble que le bonheur ne soit pas dans les desseins du créateur poursuit-il.
Et que toute satisfaction engendre déception, « laisse à désirer » devait dire Lacan. 

On peut avancer que Freud dessine là les contours de ce que sera plus tard l’aphorisme lacanien : « il n’y a pas de rapport sexuel » que je viens d’évoquer.

Car, je le rappelle, le paradigme freudien du bonheur, c’est « l’amour sexuel » qui « nous fait éprouver avec le plus d’intensité un plaisir subjuguant » que nous ne cessons de rechercher. 

Parmi les obstacles à la réalisation de ce bonheur, la civilisation est considérée comme le premier d’entre-eux. 

A tort nous dit Freud car la civilisation est précisément ce que nous mettons en oeuvre pour lutter contre deux des causes de notre souffrance d’humains : la force écrasante de la nature et la caducité de notre propre corps. 

La civilisation qui a pour fonction de régler les rapports sociaux, i.e. des hommes entre eux voit s’affronter en son sein un conflit entre les exigences pulsionnelles, et précisément sexuelles de l’individu et celles de la société qui s’opposent en tous points. 

Toutefois, et il avance dans ce texte deux éléments d’importance :
  • Premièrement,  les effets de la civilisation sur l’individu sont ceux d’un affaiblissement de la vie sexuelle comme source de bonheur et de ce fait diminue comme objectif vital à réaliser,
  • Deuxièmement : la civilisation ne serait pas seule en cause comme entrave au bonheur individuel; il convient également de reconnaitre que la « fonction sexuelle se refuserait quant à elle à nous accorder pleine satisfaction et nous contraindrait à suivre d’autres voies. »
Par ailleurs, la prise en compte de l’agressivité structurelle de l’être humain envers autrui et de ses conséquences sur la civilisation  conduit cette dernière à tenter de la limiter en restreignant la vie sexuelle et au moyens de préceptes éthiques - d’où le fameux commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

Dans cette tentative, toutefois la civilisation échoue à satisfaire nos besoins et à se soustraire à nos critiques. 
Car certaines difficultés sont liées à son essence. 

En effet, la pulsion de mort introduite en 1920 dans L’au-delà du principe de plaisir implique la cohabitation, « l’alliage » même au sein du sujet de celle-ci avec la pulsion de vie, Eros.

Cette pulsion de mort est l’entrave la plus redoutable à la civilisation, théâtre de la lutte incessante entre Eros et la mort, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

La civilisation tente toutefois de l’enrayer au moyen de l’érection de l’instance qu’est le surmoi : instance créée par l’introjection au sein du moi de cette agressivité qui se retourne désormais contre le sujet comme « conscience morale ». 

Et qui donne naissance dans son opposition entre le Moi et le Surmoi au « sentiment conscient de culpabilité » qui se traduira par un besoin de punition du sujet. 

Cependant et c’est la conclusion de Freud, le sort de la civilisation dépendra de cette lutte incessante entre Eros et pulsion de mort dont il nous dit attendre que celle-là terrasse celle-ci.

Ainsi, nous pouvons donc avancer que de La morale sexuelle civilisée…au Malaise dans la civilisation, Freud promeut comme obstacle premier à la civilisation l’agressivité structurelle du sujet qu’il substitue désormais à l’abstinence sexuelle dont il disait, on s’en souvient, qu’elle générait inévitablement la névrose. 

Cette intervention s’intitule Le nouveau malaise dans la civilisation.

La référence à l’ouvrage de Charles Melman, L’homme sans gravité et à sa promotion de la Nouvelle Economie Psychique ne vous aura pas échappé. Je voudrais, d’une manière adjacente au commentaire que je viens de faire, évoquer deux affirmations de Melman qui y figurent :

- Nous assistons avec la NEP à une récusation de la sexualité dont il affirme que c’est la seule causalité psychique qui vaille, car organisatrice de la subjectivité autour de la perte d’un objet, recherché mais jamais retrouvé. C’est la position freudienne orthodoxe. Et elle promeut la dimension du désir. 

Cette récusation de la sexualité, poursuit-il, c’est en même temps celle de la psychanalyse dans la mesure où la découverte freudienne permet d’interpréter les raisons du Malaise : se débarrasser d’elle c’est se débarrasser des questions qu’elle pose. 

Je le cite  « Aujourd'hui, en fait nous assistons essentiellement à une sorte de passage à l’acte massif vis-à-vis de la psychanalyse. Passage à l'acte, c'est à dire une analyse sans transfert. Comme si la façon qu'avait la psychanalyse de diffuser dans le milieu sociale et dans le milieu des idées avait abouti à cet étrange résultat : un passage à l'acte à son endroit. »

Jean-Pierre Lebrun, son interlocuteur dans l'ouvrage, lui pose alors cette question :

«  Voulez-vous dire que c'est la psychanalyse elle-même et ce qu'elle véhicule, qui serait visé par cette modification de l'économie psychique ? »

Réponse de Charles Melman 

« il y a tout lieu de le penser. La psychanalyse est née d’un malaise dans la culture bien repéré par Freud… du coup, cela n'a rien d'étrange de penser que la psychanalyse, une fois articulée, est renvoyée dans le milieu social où elle agit comme agent qui interprète ce qui se passe, aurait cet effet dont je parlais il y a un instant. C’est à dire de provoquer un passage à l'acte qui la vise pour se débarrasser des questions qu’elle pose. » 

Est-ce à dire que la psychanalyse est condamnée car Melman ne parle pas d’une Nouvelle Economie Psychique mais de la  Nouvelle Economie Psychique ?

On peut, en tous cas, vérifier le discrédit dont elle souffre aujourd'hui et les tentatives de l’éjecter du champ de la santé mentale.

- L’ autre remarque est plus politique : alors que  J.-P. Lebrun avance que la démocratie comme telle serait un rempart à une dérive autoritaire - conséquence de cette indistinction entre désir et jouissance qui caractérise cette nouvelle économie - Melman infirme cette position :  en effet, le sujet contemporain en quête de toutes les identifications collectives est à la recherche d’un système qui lui permettrait d’organiser le sens de son existence.

Et de ce point de vue , dit-il « la démocratie, avec son idéal du libre choix, ne conduit pas forcément du point de vue psychique, à l’état le plus satisfaisant, le plus heureux. L’aspiration moutonnière de nos contemporains est là pour le montrer. »

Ce qui implique donc que la menace autoritaire est à prendre au sérieux pour des raisons éminemment psychiques et non conjoncturelles, économiques, sociales…

Et nous ramène aux questions posées par ce séminaire. 

Dans sa leçon du 18 février 1970 de son séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan évoque la question de la fraternité : 

« Cette énergie que nous avons à être tous frères prouve bien évidemment que nous ne le sommes pas. Même avec notre frère consanguin, rien ne nous prouve que nous sommes son frère, nous pouvons avoir un lot de chromosomes complètement opposés.

Alors cet acharnement à la fraternité...sans compter le reste, la liberté et l’égalité [ Rires ] 
...c’est quelque chose de gratiné, dont il conviendrait quand même qu’on aperçoive de ce que ça recouvre.

Je ne connais qu’une seule origine de la fraternité… je parle humaine, toujours l’humus ! …c’est la ségrégation. 

Dans cet aphorisme résonne l’affirmation de Freud selon laquelle la société repose sur un meurtre commis en commun (Totem et tabou)

Nous sommes bien entendu à une époque où la ségrégation : pouah ! 

Il n’y a plus de ségrégation nulle part, c’est inouï ! C’est inouï, enfin quand on lit les journaux. 

Simplement la société comme on l’appelle…

Enfin moi, je veux pas l’appeler humaine justement je réserve mes termes, je fais attention à ce que je dis, je ne suis pas un homme de gauche [ Rires ] 

...je constate que tout ce qui existe est fondé sur la ségrégation, et au premier terme, la fraternité.

Aucune autre fraternité ne se conçoit même, n’a le moindre fondement, comme je viens de vous le dire, le moindre fondement scientifique, si ce n’est parce que l’on est isolé ensemble, isolé du reste, par quelque chose dont il s’agit de savoir la fonction, et pourquoi c’est comme ça.

Mais enfin, que ce soit comme ça, ça saute aux yeux, et à force de faire comme si c’était pas vrai, ça doit avoir quand même quelques inconvénients. »

Dans une note de Malaise dans la civilisation Freud condamne l’éducation des enfants dans l’illusion d’un sujet vertueux au lieu de les préparer à cette réalité de l’agressivité constitutionnelle de chacun de nous et qui ne les prépare pas au bonheur.

A un autre endroit, il s’excuse de ne pas être un « prophète devant ses frères » et de ne pas leur apporter la moindre consolation.

Lacan, on l’a vu, quant à lui, raille les fondements même du pacte républicain : Liberté, égalité, fraternité. 

Ce qui fait la singularité de la psychanalyse, c’est de dire « le vrai sur le vrai ».
Et de préserver un lieu où un sujet peut essayer de venir comprendre comment s’est organisé le texte inconscient qui le détermine. 

Pour autant que ce lieu soit encore attractif. 

Sinon cela lui vaudra peut-être de disparaître. Ce que prophétisait d’ailleurs Lacan à la fin de sa vie.

Ce texte est la reprise d'une intervention dans le cadre du séminaire de Claude Landman, La psychanalyse et son enseignement : enjeux cliniques, éthiques, politiques. Avril 2015